PASCAL II
1° Sur qui retomberoït cette prétendue corruption du procès-verbal? Seroit-ce sur nous, qui n’y avons nulle part, et qui nous passerions bien de la preuve particulière que nous en tirons, parce que nous en avons d’autres constantes et indubitables? Et ne seroit-ce pas, au contraire, sur les secrétaires de l’assemblée et sur les agens du clergé, qui doivent répondre de la fidélité du procès-verbal, et qui sont coupables, s'ils y ont fait ou s’ils ont souffert que l’on y fit quelque altération? de sorte que la gratitude que vous leur témoignez pour les lettres qu’ils vous ont fournies, est de les faire passer pour des falsificateurs.
9° Toute la preuve que vous alléguez contre la lettre qui est à la tête Instructions de saint Charles, est fondée sur le procès-verbal, et sur ces trois témoins qui disent lavoir parcouru, et n’y avoir point trouvé d'autre délibération que celle du 1° février, et en mème temps vous voulez nous faire passer ce procès-verbal pour corrompü , et ces témoins pour complices de cette corruption. N'est-ce pas tomber dans limprüu: dence que saint Augustin reproche aux manichéens, de vouloir se servir d’un témoin en même temps qu’on prétend qu'il est indigne de croyance ?
3 Comment avez-vous pu croire qu'il y eût des gens assez stupides pour écouter le témoignage prétendu de certaines personnes dignes de foi que vous ne nommez point, contre l'autorité d’une pièce publique et authentique, dont ceux même que vous alléguez pour vous sont les distributeurs et les garans?
Lo Mais ce qui est encore plus surprenant, est qu’il ny eut jamais de fondement plus frivole d’une accusation de faux, que ce que vous rapportez de ces personnes dignes de foi. Car quand il seroit vrai qu’on n’auroit d’abord écrit autre chose, sinon que l’assemblée auroit agréé la proposition de M. de Ciron, et que le reste auroit été écrit dans un autre papier, s’ensuivroit-il que ce fût une falsification? Ne sait-on pas que l'ordinaire dans les compaghies est que ceux qui tiennent la plume n’écrivent d’abord que la substance des conclusions, et qu’on remet ensuite plus à loisir les raisons et les motifs sur lesquels la conclusion a eté faite?
Ainsi, mon révérend père, il doit demeurer. pour constant qu'il n'y eut jamais d'accusation de faux plus téméraire et plus injurieuse au clergé, que celle que vous formez sur un oui-dire de personnes inconnues. Et partant, ce témoignage public et authentique subsiste dans toute sa force, et est une preuve convaincante de l’aversion qu'a eue l'assemblée pour les erreurs de la nouvelle morale dont vous vous déclarez les protecteurs.
Mais nous en avons encore d’autres témoignages entièrement irréprochables, et de personnes très-considérables dans l'assemblée. Vous savez ce qué M. de Ciron a écrit à l’un de nous : « J'ai vu toujours, dit-il, MM. les prélats fort disposés à condamner toutes ces maximes diaboliques qui ont paru dans les extraits; et l’horreur que tous en témoignoient, faisoit bien paroïtre qu’ils W’étoient retenus que par leur peu de loisir, et par la nécessité qu'on avoit de conclure ane si longue assemblée. En vérité, il me semble qu’il ne faut que croire en Dieu, et
wavoir pas renoncé aux preïñières notions du christianisme, pour avoir en exécration une telle morale. Je m'’estimerois heureux de pouvoir la noyer dans mon sang. Mais puisque je n’ai que des désirs fort inutiles pour le soutien d’une cause aussi juste et aussi sainte que la vôtre, je vous supplie d’agréer que je joigne mes vœux et mes prières à vos illustres travaux, et que je dise : « Exsurge, Deus, judica causam « {Uam. »
Vous n’ignorez pas non plus ce que nous en à écrit M. l’évêque de Couserans en ces termes : « Vous avez été les premiers qui avez été touchés de l’outrage qu’alloit recevoir par cette morale funeste toute l’Église du Fils de Dieu. Je suis témoin de ce cri charitable de votre gémissement qui vint frapper l'oreille de ces pères assemblés en la dernière assemblée du clergé, où j’avois l'honneur d’être un des députés. Vous leur en portâtes les plaintes : elles émurent leurs cœurs sensiblement; et je sais que sans l'obligation qui les engagea pour lors de sé séparer, leurs délibérations eussent confirmé toutes les vôtres sur ce sujet, et qu’ils eussent proscrit par une censure püblique cette doctrine de relàchement et d’iniquité. »
Et enfin vous pourrez apprendre ce que M. l’évêque de Vence vient de témoigner à toute la France dans sa nouvellé censure contre votre Apologie, publiée dans son synode dès le 10 mai, où il semble avoir prévu la supposition par laquelle vous aviez voulu noircir l’assemblée, en prétendant qu’elle étoit demeurée indifférente à la vue de-vos excès. Voici ses paroles : « Dans la dérnière assemblée du clergé tenue à Paris en l’année 1656, les curés de la ville de Rouen, que M. leur archevêque y avoit renvoyés, et ceux de Paris, présentèrent un extrait de plusieurs propositions tirées de quelques casuistes modernes, afin qu’il Jui plût de les examiner. La lecture fit horreur à tous ceux qui l’entendirent; et nous fûmes sur le point de nous boucher les oreilles, comme avoient fait autrefois les Pères du concile de Nicée, pour ne pas entendre les blasphèmes d’un livre d’Arius. Chacun fut enflammé de zèle pour réprimer l’audace de ces malheureux écrivains, qui corrompent si étrangement les maximes les plus saintes de l'Évangile, et introduisent une morale dont d’honnêtes païens auroient honte, et de bons Turcs seroient scandalisés. Mais comme l'assemblée se trouva sur la fin, et qu'il étoit impossible de lire tous les auteurs allégués, afin de prononcer un jugement avec connoissarice et sans aucune préoccupation, on s’avisa, sur la proposition, deuM* l’abbé de Ciron, chancelier de l’université de Toulouse, personnage de savoir et de piété, de faire imprimer, aux dépens du clergé, l8s Instructions de sairit Charles Borromée, cardinal, et archevêque de Milan, aux confesseurs de son diocèse; et on jugea qu’attendant que les prélats pussent pourvoir à un mal si pressant par des censures juridiques, ce livret pourroit servir de quelque digue au torrent des mauvaises opinions qui ruinoient la morale chrétienne. «
Dites-nous maintenant, mon révérend père, qui de vous ou de nous à plus de droit de traiter ses adversaires de fourbes et d’imposteurs?P Qui de vous ou de nous a plus de sujet de craindre de passer pour tels dans l'esprit du monde : ou vous qui avancez sans aucune preuve que J’as-
semblée n’a eu aucune horreur de vos méchantes maximes; ou nous qui montrons l’extrème aversion qu’elle en à eue par des preuves si décisives ?
Quant à ce que vous ajoutez hors de propos, que « l’assemblée manda les curés de Paris pour leur faire une correction sèche, » vous n'êtes pas assez informé ni des droîts de l’assemblée, ni de la manière dont elle a agi avec nous. Comme elle ne prétend aucune juridiction dans Paris, elle n’a aucun droit ni d'en mander les curés, ni de leur faire correction. Aussi na-t-elle point agi avec nous de cette sorte. M. Taureau , l’un des agens qui vint trouver nos syndics de la part de l’assemblée, usa de ces termes qui sont encore dans nos registres : « Le clergé prie MM. les syndics des curés de Paris de se trouver à l'assemblée pour l’informer sur quelque doute; » et leur répéta ce mot de prier deux ou trois fois, leur faisant remarquer que « l’assemblée l’avoit chargé d’user de ce terme. » Nous y fûmes reçus et traités avec honneur, et ils furent satisfaits des assurances que nous leur donnâmes, que nous n’avions jamais eu dessein de porter les curés des provinces de s’adresser à eux sans la permission de leurs évêques. Et en effet nous n’avions garde d’avoir ce dessein, puisque ç’auroit été reconnoître l’assemblée pour un concile national, à qui tous les ecclésiastiques peuvent immédiatement s'adresser. Après tout, mon révérend père, il est difficile que les évéques qui aiment la conservation de l’autorité que Jésus-Christ leur a donnée, se persuadent jamais que nous ne soyonsipas aussi disposés à la maintenir, qu’ils savent, par tant d'expériences, que vous êtes disposés à l’affoiblir et la ruiner par toutes sortes de voies; et pour vous en donner quelque preuve, vous trouverez bon que nous vous représentions ici ce qu’un évêque des plus zélés à maintenir la dignité de son caractère répondit alors à la lettre que vous rapportez de l’assemblée.
Lettre de M. l'évéque d'Orléans à l’Assemblée générale du clergé.
« Messeigneurs,
J'ai reçu, par MM. nos agens, la lettre que vous m'avez fait l'honneur
de m'écrire, en date du 18 novembre; et je crois que vous ne trouverez pas mauvais que, par ma réponse, je vous témoigne la surprise où j'ai été d'apprendre par la vôtre le soupçon que vous avez conçu, que MM. les curés de Paris voulussent entreprendre quelque chose contre l'autorité épiscopale. Ce n’est pas à moi, messeigneurs, à trouver à dire à ce que font tant de grands prélats qui composent motre assemblée, et je dois avoir les derniers respects pour tout ce qui vient d’une si auguste compagnie. Mais, comme vous me nommez dans votre lettre M. le curé de Saint-Roch, je m’y trouve en quelque façon intéressé, parce qu’il est mon diocésain , qu’il a travaillé dans mon diocèse, et très-dignement, sous mon prédécesseur, en qualité de vicaire général, et qu’il est encore présentement un de mes vicaires généraux. Sa réputation est si bien établie, comme ayant blanchi dans le travail, qu’il n’a point besoin que je la confirme. Mais, messeigneurs, s’il en a besoin, je le fais de trèsbon cœur, et je ne pourrois lui refuser cet office sans blesser ma con-
science. S'il n’y a que lui qui entreprenne contre l’autorité épiscopale, nous devons être en sûreté, puisqu'il en a été toujours un très-digne et un très-ferme défenseur. J’oserois bien en dire autant de tous MM. les curés , que nous pouvons presque appeler dans l’Église la seule portion qui reste attachée à nous, et qui vit dans l’obéissance, que tant de prêtres, à qui nous imposons les mains, nous promettent dans leur ordination, et qu’ils observent si peu. Pour moi, je ne puis m'empêcher que je ne témoigne quelque gratitude à MM. les curés, du soin qu'ils ont eu de vous présenter un recueil de tant de pernicieuses et damnables maximes, afin que, par votre prudence et votre autorité, vous y apportiez l'ordre que Dieu demande de nos soins, à ce que tant d’âmes qu’il nous a confiées ne s’éloignent point des vérités évangéliques pour suivre ces maximes qui leur sont tout à fait opposées, et que la chair et le sang ont révélées. Vous nous exhortez par la vôtre, comme étant en soupçon des curés, à prendre garde à ce qu’ils n’entreprennent point sur notre autorité : plût à Dieu qu’elle n’eût que ces ennemis-là à combattre! nous serions bientôt d’accord. Ce ne sont pas ceux-là, messeigneurs, qui sont à craindre : il y en a d’autres qui l’attaquent par leurs entreprises, et par paroles et par écrit, et qui ouvrent un beau champ au zèle que vous témoignez d’avoir pour notre caractère. Nous l’attendons de vos soins et de la générosité que vous avez fait paroître en toutes sortes de rencontres dans cette assemblée. Que si vous trouvez à propos den user autrement, nous croirons que, comme vous avez de plus grandes lumières, nous devons nous contenter de les admirer, en avouant notre aveuglement. Je ne manquerai pas, messeigneurs, à veiller à ce qu'il ne se passe rien dans mon diocèse de la part de mes curés qui puisse choquer la dignité de notre caractère ; et je puis vous assurer qu’il me sera fort aisé, puisqu'ils sont tous dans une parfaite et très-soumise obéissance pour leur évêque. Je suis, « Messeigneurs, « Votre très-humble et très-obéissant serviteur et confrère, « À. DEL'BÈNE, évêque d'Orléans.
« De Meung, ce 9 décembre 1656. »
VIe Objection du P. Annat.
Ce qui est rapporté dans notre journal, d’un projet de conférence proposée par M. l'évêque de Rodez, vous donne sujet de triompher sur une lettre que vous avez tirée de ce prélat, par laquelle il témoigne que vous n’avez point eu de conférence chez lui avec M. Gauquelin, à qui nous avions cru que ces propositions avoient été faites immédiatement par M. de Rodez et le P. Annat; au lieu que nous avons appris depuis qu’elles ne lui ont été faites que par l'entremise de M. l'abbé Le Camus, qui rapporta de leur part, à M. Gauquelin, ce que nous avons mis dans notre journal : et ©est la même chose dont M. Gauquelin fit son rapport à la Faculté, en lui rendant compte de ce que M. l’ahbé Le Camus lui avoit dit. D'où il est clair qu'il n’y a aucune erreur dans la substance de ce que nous avons écrit, et qu’il est si absurde de nous
traiter de. faussaires, pour avoir rapporté ce que M. l'abbé Le Camus a dit à M. Gauquelin de votre part, comme si vous l’aviez dit à M. Gauquelin même, et ce que M. Gauquelin a prié M. l’abhé Le Camus de vous répondre de sa part, comme s’il vous l’avoit dit à vous-même : il est si absurde, nous le répétons encore, de prendre cela pour une imposture, qu'on ne peut le faire sans donner sujet aux impies de trouver des faussetés dans les paroles mêmes de la vérité, puisque nous voyons que saint Matthieu rapporte, comme dit par le centenier à Jésus-Christ, ce que saint Luc témoigne qu’il fit dire à Jésus-Christ par ses amis, ne s'étant pas jugé digne de venir le trouver lui-même. La seule différence qu’il y a, est que saint Matthieu, sachant bien que le centenier n’avoit pas été lui-même trouver Jésus-Christ, n’a pas laissé de dire qu’il étoit allé le trouver, Accessit ad eum centurio, parce que cette manière de parler, comme remarque saint Augustin, a sa vérité dans le langage des hommes, et qu’on peut dire véritablement qu’un homme a fait ou dit ce qu’il a fait ou dit par un autre. Au lieu que c’est par surprise, et pour ne pas avoir été entièrement hien informés de cette circonstance de nulle importance, que nous avons parlé de la sorte : ce qui nous éloigne encore davantage de l’imposture dont vous nous accusez en des termes si injurieux, puisque, pour être imposteur, il faut déguiser la vérité en la connoissant.
Mais n’avons-nous pas plus de sujet, mon révérend père, de vous accuser vous-même d’un déguisement peu digne d’un homme sincère ? Car, si vous aviez voulu agir de bonne foi, ne deviez-vous pas rapporter tout ce qui s’est passé en-cette rencontre, afin que le lecteur jugeât en quoi le récit que nous avions fait s’éloignoit de la vérité? Mais vous r’avez eu garde de le faire, parce que votre dessein a été, en attaquant cette circonstance, de faire croire que tout ce récit n’étoit qu’une fable, au lieu que si vous eussiez rapporté la vérité du fait qui yous étoit connue, le lecteur, qui auroit appris de vous-même que toutes les propositions faites de part et d'autre sur le sujet de cette conférence étoient véritables, et qu’il n’y avoit rien d’omis dans notre journal que l’entremetteur par qui elles avoient «été faites, se seroit moqué de l’omission d’une circonstance qui ne touche en rien le fond de l'affaire, et auroit été surpris de la hardiesse avec laquelle vous donnez des démentis à tous les curés de Paris sur une bagatelle de cette nature.
VII° Objection du P. Annat.
Nous joignons à l’objection précédente, touchant M. l'évêque de Rodez, celle qui regarde M. le nonce, parce qu’elle est de même espèce. Nous avons dit, dans notre journal, « qu’une certaine déclaration sur VA pologie avoit été portée par le provincial des jésuites et le P. de Lingendes à M. le chancelier, qui étoit alors avec M. le nonce. » Vous ne désavouez pas que cette déclaration n’ait été portée par vos pères à M. le chancelier, qui est la seule chose en ce récit qui soit importante, et qui regarde notre différend. Mais, vous attachant à ce qui est dit en passant, que M. le chancelier étoit alors avec M. le nonce, vous en avez tiré une
lettre où il témoigne qu’il n’a jamais vu le provincial de la compagnie, ni le P. de Lingendes, chez M. le chancelier. Permettez-nous, mon tévérend père, de vous dire que vous abusez un peu de la bonté de ces messieurs, de leur donner la peine d'écrire des iettres sur de si petites choses, et qui vous sont si inutiles. Car, premièrement, il pourroit se faire que M. le nonce eût été avec M. le chancelier, lorsque vos pères y arrivèrent, quoiqu'il ne les eût pas vus, parce qu’ils n’auroient eu leur audience qu'après son départ. Mais, de plus, qu'importe que M. le nonce fût ou ne fût pas chez M. le chancelier, lorsque vos pères allèrent y porter votre déclaration? Quel avantage pouvions-nous tirer de cette circonstance? et pourquoi l’aurions-nous insérée dans notre récit, si elle ne nous avoit été rapportée? Mais puisque M. le nonce témoigne qu’il n'y étoit pas, nous l’effacerons de notre écrit avec la plus grande indifférence du monde. Nous n’y perdrons rien, et vous n’y gagnerez rien. Mais les reproches injurieux que vous faites aux curés de Paris sur un sujet si frivole ne laisseront pas de passer pour un effet très-injuste de la passion qui vous anime.
Quant à ce que vous nous attrinuez, d’avoir dit que cet écrit a été porté en Sorbonne, comme venant de la part de M. le chancelier et de M. le nonce, vous devriez avoir mieux considéré nos paroles que voici : « Quelques-uns prétendoient que cette déclaration , bien que défectueuse, devoit être considérée, et qu’il falloit en faire cas, venant de M. le chancelier et de M. le nonce. » En quoi nous ne faisons que rapporter ce qui fut dit par quelques docteurs, et encore de vos amis, des paroles desquels nous ne sommes point garans. Et pour vous montrer que nous ne nous y sommes point arrêtés, c’est que dans la même page, parlant de nous-mêmes de cette déclaration , nous disons simplement que « vous l'avez fait bailler à la Faculté par M. le chancelier, » sans rien dire de M. le nonce. Ainsi l’éclaircissement que vous avez tiré de lui sur ce sujet ne regarde que ces docteurs, et non pas nous.
VIIIe Objection du P. Annat.
Cette déclaration vous fournit encore un autre sujet de nous accuser d’imposture, que vous exprimez en ces termes : « Les journalistes disent que cette déclaration ayant été lue en Sorbonne, on avoit assez reconnu qu’elle ne satisfaisoit pas; mais ils en content. Ce ne fut pas là la raison pour laquelle la Faculté la rejeta. » Nous ne disons pas, mon révérend. père, que ce fut l'unique raison; car voici nos paroles : « La Faculté députa à M. le chancelier pour lui dire que cette déclaration n’étoit pas suffisante; parce qu’elle n’étoit point signée, et de plus, parce que, l'ayant lue, on avoit assez reconnu qu’elle ne satisfaisoit pas à ce que l'on trouvoit à redire dans l’Apologie. » Or, pour savoir si Vous avez eu raison de dire que nous en contons, et que cette dernière raison ne fut gas une des deux pour lesquelles on la rejeta , ilne faut que vous représenter les paroles mêmes du registre de la Faculté : « 12 junii 1658, « honorab. D. Messier dixit se et syndicum ab amplissimo et illustris- « simo Franciæ cancellario accersitum , et ab eo accepisse declarationem
« quamdam sine nomine et subscription, cujus lectione audita visum « est renuntiandum esse dicto domino cancellario per eosdem decanum « et syndicum; illam insufficientem, quia sine nomine; nec satis per « eam apparet quod auctor satisfaciat. »
Il n’est donc pas vrai, mon révérend père, que la seule raison pour laquelle votre déclaration fut rejetée par la Faculté est qu’elle étoit sans nom, comme vous avez osé l’assurer; et il est vrai au contraire qu’elle fut rejetée pour toutes les deux raisons marquées dans notre journal, ce que vous avez osé nier. Sur quoi vous nous permettrez de vous avertir charitablement, qu’il est ordinaire aux personnes les plus sages de se tromper quelquefois, en rapportant simplement ce qu’ils ne savent que par le rapport des autres; mais que c’est une faute très-considérable, et devant Dieu et devant les hommes, d’accuser publiquement des personnes de fausseté, sur des choses dont on est soi-même mal informé, comme vous avez fait en cette rencontre.
IX° Objection du P. Annat.
Le respect que nous portons à la dignité et au mérite de M. le chancelier nous auroit fermé la bouche, sur le reproche que vous nous faites de n'avoir pas bien rapporté quelques-unes de ses paroles, si la lettre que vous avez tirée de M. de Chaumont contenoit un désaveu formel de ce que nous en avons dit en notre journal. Car nous aimerions mieux nous persuader que ceux d’entre nous qui pensent les avoir ouïes se sont trompés, que de douter le moins du monde de la sincérité d’une personne si illustre. Mais comme vous ne tirez ce désaveu que par des conséquences qui ne nous paroissent pas justes, le respect même que nous avons pour M. le chancelier nous oblige de vous représenter ici, que ce que M. de Chaumont dit dans sa lettre ne nous paroît pas contraire à notre journal; car voici le tour que vous donnez à cette affaire. N'y ayant autre chose dans notre journal, sinon que M. le chancelier avoit dit, « que la publication de la censure feroit trop de bruit parmi les peuples qui ont aversion de cette méchante doctrine et de ses auteurs : » vous voulez faire croire que nous avons voulu dire par là que « M. le chancelier condamnoit les jésuites comme auteurs d’une méchante doctrine; » et sur cela vous rapportez une lettre de M. de Chaumont, qui ne désavoue point proprement les paroles du journal, mais qui désavoue le sens dans lequel vous prétendez que nous les avons prises, en témoignant qu’il « a eu charge de M. le chancelier de faire connoître à Votre Révérence qu’il a trop bonne opinion de la compagnie pour en parler de la sorte. » Nous n’avons point dit aussi qu’il ait parlé de la compagnie des jésuites; mais si vous et vos amis prenez comme dit contre vous tout ce qui est dit contre l’Apologie, vous nous donnerez lieu d'ajouter cette preuve à tant d’autres qui nous assurent que vous en êtes les auteurs.
Après tout, quand il plaira à M. le chancelier de nous faire dire en quoi nous nous sommes pu tromper en rapportant ses paroles, nous espérons qu’il demeurera très-satisfait, et de la sincérité avec laquelle
nous avons dit ce que nous avons cru être véritable, et de la soumission avec laquelle nous recevrons ce qu’il daignera nous en apprendre de
plus certain.
Xe Objection du P. Annat.
Nous en disons de même de M. Le Tellier. Nous avons une déférence entière pour ce qu’il nous déclare de ses sentimens. Mais nous le supplions de considérer que ce qui nous rend excusables d’avoir cru ce que des personnes dignes de foi, et qui sans doute n’étoient pas assez informées, nous avoient rapporté de ses paroles, est qu’ils ne lui faisoient rien dire touchant les jésuites, qui ne fût alors dans la bouche de tout le monde, et principalement de ceux qui avoient plus d'affection pour leur société, qui se plaignoient tous , comme on nous avoit dit qu’il avoit fait, de l’imprudence avec laquelle ils avoient publié l’Apologie, après le bruit que les propositions de leurs auteurs, présentées par les curés, avoient fait dans le clergé. Le P. de Lingendes même a témoigné à M. le doyen de Notre-Dame être du même sentiment, en reconnoissant, comme on voit dans notre journal, « qu’il étoit fâché du bruit que ce livre causoit : » de sorte que les paroles que nous avons cru avoir été dites par M. Le Tellier, ne contiennent que le sentiment de ceux qui vous sont les plus favorables. Et quant à ce qui est dit contre l’Apologie en particulier, sa lettre ne dit pas expressément qu’il n’en ait point parlé; et il nous semble, mon révérend père, que vous prenez un peu {rop à la rigueur quelques termes d’humilité dont il se sert, en avouant « qu'il n’entend pas les matières dont il s’agit. » Car ayant exercé, comme il a fait avec tant d'intégrité, les premiers emplois de la justice, il ne peut pas ne point condamner les excès de votre morale, qui sont, pour la plupart, aussi contraires aux lois civiles et humaines, qu'aux ecclésiastiques et divines. Et ce seroit bien abuser de la bonté qu’il témoigne pour votre compagnie, que de vouloir vous en servir pour persuader à toute la France qu’un homme de son rang et de son mérite ne désapprouve point les pernicieuses maximes que les évêques ont censurées dans votre Apologie; qu’il ne trouve pas mauvais qu'on enseigne, par exemple, qu'un gentilhomme chrétien peut en conscience tuer un homme pour éviter un soufflet, et se venger d’un démenti; et qu’il ny a point de crime à imposer de faux crimes à ceux qui nuisent injustement à notre réputation. C’est pourquoi, mon révérend père, nous ne craignons point de vous dire que vous lui imposez en voulant faire croire qu’il est dans ce sentiment; et nous n’appréhendons point qu'il nous désavoue pour lavoir défendu contre un soupçon si injurieux.
XIe Objection du P. Annat.
Nous souhaiterions, mon révérend père, de pouvoir nous contenter de dire, à l'égard de M. l’évêque d'Amiens, ce que nous venons de dire à l'égard M. Le Tellier; et nous serions tout disposés à rejeter les Mémoires que l’on nous a donnés sur ce sujet, et à croire simplement le désaveu de ce prélat que vous rapportez, si nous pouvions le faire sans être suspects d’une basse flatterie, dont ceux qui nous ont fourni ces
Mémoires pourroient nous convaincre par écrit. C’est pourquoi, ne pouvant pas demeurer dans cette retenue, nous espérons de faire voir par cet exemple que le public auroit été plus satisfait de votre conduite, si, au lieu des désaveux généraux que vous avez tirés de trois ou quatre personnes, vous leur aviez demandé un récit sincère de ce qui s’est passé dans les faits qui sont rapportés dans notre journal. Car, en ne lisant que la lettre de M. l’évêque d'Amiens, on doit en conclure que tout notre récit &t une pure fiction, et qu’il n’a rien dit de tout ce que nous lui faisons dire. Et c’est aussi la conclusion que vous en tirez, en disant que « M. l’évêque d'Amiens, étant à Rouen, désavoua sur-lechamp cette"relation comme fausse, et qu’il écrivit aux curés de Paris que l’on lui imposoit des discours qu’il n’avoit jamais tenus. » Cependant parce que ce prélat s’est expliqué plus particulièrement, et qu’il a même envoyé le journal apostillé de sa main, et signé de son nom, en marquant en détail tout ce qu’il avouoit avoir dit, et tout ce qu’il prétendoit n'avoir pas dit, il nous a donné moyen de justifier, dans une occasion signalée, la sincérité avec laquelle nous avons fait ce journal. C’est pour cela que nous représentérons ici ses apostilles, telles que nous les avons, écrites et signées de sa main.
Notre journal ne contient que cinq articles sur son sujet, dont voici le premier : « M. l’évêque d'Amiens, ayant reçu la requête et le Factum, ne se contenta pas de témoigner aux curés, par le bon accueil qu’il leur fit, combien il approuvoit leur zèle et leur piété; mais il leur dit positivement qu’il n’avoit jamais pu approuver et qu’il n’approuveroit jamais la doctrine des jésuites; qu'il en avoit dit très-librement ses sentimens jusque dans le Louvre en des occasions importantes; et que c’étoit une chose étrange comhien ces maximes se répandoient. » M. l’évêque d'Amiens avoue tout cet article, excepté qu’il change le mot de jésuites en celui d’Apologie.
Le second article est celui-ci : « Il leur rapporta sur ce sujet que, faisant ses visites dans Abbeville, il s’enquit des prêtres qui servent aux paroisses, ce qu’ils répondoient aux serviteurs et servantes qui ne se contentoient pas de leurs gages, et qui, sur ce prétexte, se récompensent en cachette du bien de leurs maîtres; et qu’il s’en trouva plusieurs qui approuvoient ces compensations, parce, disoient-ils, qu’ils avoient appris cette doctrine des jésuites. » M. l’évêque d'Amiens avoue encore tout cet article, hormis qu’il change le mot de jésuites en celui de casuistes.
Le troisième article est : «Il ajouta encore, sur ce que quelques curés témoignèrent s'étonner que les jésuites enseignassent de si étranges choses dans Amiens, que ce qu’ils trouvoient étrange ne le surprenoit pas. Je suis assuré, dit-il en propres termes, que le P. Poignant ne débite point sa doctrine particulière : sachez qu’autant qu’ils ont de pères qui enseignent les cas de conscience en France, en Italie, en Espagne, en Allemagne et partout ailleurs, ils parlent tous le même langage. » M. l’évêque d'Amiens désavoue tout cet article, et il dit que ce ne fut pas lui qui dit aux curés, mais les curés qui lui dirent que partout où il y avoit des jésuites, on enseignoit les mêmes propositions.
Le quatrième article contient une lettre fort obligeante, que M. l’évéque d'Amiens écrivit à ses curés qui lui avoient envoyé leur Factum; dans laquelle il dit, entre autres choses, « qu'après avoir examiné le tout, il est fort convaincu de la nécessité de travailler à l’examen de cette morale, etc. » M. d'Amiens ne dit rien sur cet article, comme étant incontestable.
Le cinquième est : « La contestation s'étant émue entre les curés et les jésuites d'Amiens, sur le sujet des écrits de leurs professeurs, dont les curés s’étoient plaints, M. d'Amiens condamna les jésuites par contumace aux dépens envers les curés, et ordonna qu’ils seroient réassignés pour se voir condamner à révoquer publiquement leurs méchantes propositions. »
M. l’évêque d'Amiens désavoue tout cet article en ces termes : « Il n’est pas vrai que j'aie condamné les jésuites aux dépens par contumace, et je n’ordonnai point qu’ils fussent réassignés : car ils n’avolent pas encore été assignés. J’avois seulement répondu à la requête des curés, et mis au bas : Soient les parties appelées. Et le jour assigné pour la conférence que j'avois trouvé à propos de faire, les jésuites se trouvèrent à l’heure marquée, et les curés ne voulurent pas s’y trouver. En quoi il paroît que celui qui à fait imprimer ces extraits a eu de fort mauvais Mémoires. Signé FRANÇois, évéque d'Amiens. »
Sur cela, mon révérend père, vous remarquerez, premièrement, combien il y a de différence entre la modération d’un évêque et l’emportement d’un jésuite. Se prélat étoit persuadé que nous nous étions trompés en rapportant de lui un fait important, qui est qu’il eût rendu une sentence contre votre société, laquelle il croyoit n’avoir point rendue. Et cependant il n’a pas seulement eu la pensée de nous traiter de fourbes et d’imposteurs; mais il se contente de dire qu’il faut que nous ayons eu de mauvais Mémoires. Voilà, mon révérend père, comme parlent tous les gens d'honneur. Mais ce n’est pas là le style de la compagnie, qui a pour maxime aussi bien de sa conduite que de sa théologie, « detrahentis auctoritatem sibi noxiam falso crimine elidere. »
En second lieu, il est bon de remarquer que des quaire faits que M. l'évêque d'Amiens désavoue, ou en tout, ou en partie, il y en a trois qui ne consistent que dans des paroles qui, n'ayant pas été écrites, ne peuvent se prouver que par des témoins vivans; et un quatrième qui peut se prouver par écrit. Pour les paroles de vive voix, il est yrai, d’une part, que M. l’évêque d'Amiens croit ne pas les avoir toutes dites. Mais il est vrai, de l’autre, que MM. les curés d'Amiens croient les avoir toutes entendues. Car ce prélat étant retourné à Amiens depuis ses apostilles qu’il écrivit à Rouen, et ayant fait quelque reproche à ses curés, dans la pensée qu’il eut que c’étoient eux qui avoient mandé ces choses, ils lui soutinrent, avec tout le respect qui lui étoit dû, qu’il leur avoit dit positivement tout ce qui se trouve dans le journal, et afin de lui aider à rappeler sa mémoire par les choses qui ont accoutumé de la réveiller , ils lui marquèrent les temps et les lieux où ils croyoient qu’il leur avoit dit toutes ces paroles, et en particulier le mot de jésuites, au lieu de celui de casuistes et d'Apologie.
Nous n’entrons point, mon révérend père, dans ce différend : il est de peu d'importance. Un défaut de mémoire, qui est ordinaire à tous les hommes, n’intéresse en rien, ni la sincérité de M. évêque d'Amiens, ni celle de MM. les curés. Mais ce qu’il y a de certain, est que l’accusation d'imposteurs que vous formez contre nous sur ce sujet, est pleine d’injustice et de calomnie; puisqu'il est clair que nous avons dit de bonne foi ce qui avoit été rapporté par des personnes dignes de foi.
Ce qui donne néanmoins un peu plus de sujet de s'assurer sur la memoire de MM. les curés que sur celle de l’évêque d'Amiens, c’est qu’outre qu'il est plus facile qu’un seul se trompe que plusieurs, et qu’il est plus aisé d'oublier ce qu’on à dit, que de croire avoir oui ce qu’on n’a point oui, nous n'avons aucune preuve que la mémoire ait manqué à ces curés, et nous en avons une certaine qu’elle a manqué à M. l’évêque d'Amiens, dans l’unique fait qui pouvoit se justifier certainement, et duquel il est plus étonnant qu’il ne se soit pas ressouvenu. Car il est sans comparaison plus ordinaire d'oublier des paroles qu’on a dites sans beaucoup de réflexion, que d’oublier qu’on ait rendu une sentence. Cependant il faut bien que M. d'Amiens l'ait oublié, puisque nous avons en bonne forme la sentence qu’il nous a mandé si positivement ne point avoir rendue. En voici la copie telle qu’elle est au greffe, et qu’elle a été signée et délivrée par son greffier.
« À tous ceux qui ces présentes lettres verront, salut : François, par la grâce de Dieu et du saint-siége apostolique, évêque d'Amiens , conseiller du roi en ses conseils, et maître de l’oratoire de Sa Majesté, vu la requête à nous présentée par frère Pierre Boucher, curé de Saint-Firminau-Val; Pierre Matissar, l’un des curés de Saint-Firmin le Confesseur; frère Antoine Woignet, curé de Saint-Pierre; Pierre Coulon, curé de Saint-Remi; Louis Desaleux, curé de Saint-Sulpice; Jacques Avisse, curé de Saint-Jacques; Jean du Menil, aussi curé de Saint-Firmin le Confesseur ; et Pierre de Fiesselles, curé de Saint-Martin, demandeurs sur requête, et le promoteur de notre cour spirituelle joint, contre PP. Longuet, Simon de Lessau et Poignant, tous jésuites de cette ville, défendeurs : ladite requête du 5 juillet dernier, au bas de laquelle est notre permission de faire assigner lesdits défendeurs, pour, après avoir examiné l’Extrait des propositions qui s’enseignent publiquement dans le collège de cette ville, et l’Apologie où elles sont plus au long reprises et défendues, faire défense d'enseigner cette doctrine pernicieuse, de débiter ou retenir ladite Apologie, et voir condamner les propositions contenues dans lesdits Extrait et Apologie, au bas de laquelle est l’adjonction et réquisitoire dudit promoteur, et notre ordonnance pour faire assigner lesdits défendeurs , et ensuite est l'exploit d’assignation à eux faite par Rouveroy, sergent, le 3 octobre dernier, à laquelle requête sont attachés lesdits Extrait et Apologie, notre règlement portant ordonnance auxdits défendeurs de défendre à la huitaine, en date du 5 dudit mois; l’assignation faite auxdits défendeurs au domicile de M° Jean Bucquet, leur procureur, le 14 dudit mois d'octobre, pour voir dire que lesdits demandeurs auroient défaut, faute d’avoir par iceux défendeurs déduit moyens de défenses, le défaut accordé auxdits deman-
deurs, sauf trois jours, à quoi ils n’ont satisfait : Nous, en adjugeant le profit dudit défaut, privons et déboutons lesdits défendeurs de toutes exceptions et défenses, et pour voir condamner lesdites propositions, et par lesdits défendeurs les révoquer publiquement, ordonnons qu’ils seront réajournés, à intimation; et les condamnons ès dépens desdits défauts et jugement. Donné à Amiens, le 12 novembre 1658. Signé PICARD. »
Gette sentence est énoncée dans une autre, rendue peu après par je même M. d'Amiens dans la même affaire, le 19 du même mois, en ces termes : « Vu par nous la requête, etc., notre sentence du 12 des présens mois et an, au bas de laquelle est le réajournement fait auxdits défendeurs. »
Vous voyez, mon révérend père, que nous n’avons pas eu tort de dire, dans notre journal, que M. l’évêque d'Amiens avoit rendu une sentence, où il vous avoit condamnés, par contumace, aux dépens envers MM. les curés. Et vous jugez assez que c’est un étrange préjugé pour la vérité des autres faits qui demeurent contestés. Mais pour nous, après avoir justifié notre bonne foi, vous trouverez bon que, laissant à part ce que M. l’évêque d'Amiens révoque en doute, nous prenions droit sur ce qu’il avoue, et que nous y fassions deux réflexions, dont la première est, que tous ces changemens que M. l’évêque d'Amiens a cru devoir être faits dans notre journal, ne vous sont nullement avantageux.
Il veut qu’au lieu de dire qu’il « n’avoit jamais approuvé, et qu’il n’approuveroit jamais la doctrine des jésuites, » il ait seulement dit « la doctrine de l’Apologie. » Quel avantage pouvez-vous en tirer, puisqu’il est constant que l’Apologie étant un ouvrage des jésuites, et soutenu par toute la société, désapprouver la doctrine de FApologie, c’est désapprouver la doctrine des jésuites ?
I1 ne change de même, dans le second article, que le mot de jésuites, en celui de casuistes. Et ainsi il avoue qu’il a dit, pour montrer combien ces maximes se répandoient, que « faisant ses visites dans Abbeville, il trouva plusieurs prêtres qui approuvoient que les serviteurs et servantes qui ne se contentoient pas de leurs gages, se récompensassent en cachette du bien de leurs maîtres; parce, disoient-ils, qu’ils avoient appris cette doctrine des casuistes. » Il est donc constant, mon révérend père, par un témoignage si authentique, que cette méchante doctrine qui apprend aux serviteurs à voler leurs maîtres, qui corrompt leur fidélité, qui trouble la paix et la sûreté des familles, selon les termes des censures contre votre Apologie, ne s’enseigne pas seulement dans des livres, mais se pratique encore dans la conduite des consciences, et qu’elle empoisonne également les serviteurs qui la suivent, et les confesseurs qui l’approuvent.
Voïlà ce qu’il nous étoit important de prouver par le témoignage de cet évêque, et qu’il étoit utile que toute l’Église sût, afin que l’on
connoïsse combien 1l est nécessaire de s’opposer au progrès de cette méchante morale. Mais que M. d'Amiens ait attribué cette doctrine aux casuistes, ou aux jésuites, cela nous est fort indiflérent : puisque nous n'avons pas besoin du témoignage de personne, mais seulement de
nos propres yeux, pour savoir que ces casuistes sont des jésuites ; que c’est le P. Bauny qui l’a publiée dans un livre françois, qui est entre les mains de tout le mondé, et qui a été condamné sur ce point aussi bien que sur beaucoup d’autres, par la Faculté de Paris; et que votre apologiste, l’ayant voulu défendre, a encore attiré sur lui les censures de l’Église.
La seconde réflexion que nous avons à faire sur le sujet de M. l’évêque d'Amiens, est que son procédé nous fait voir, avec douleur, ce que peut la violence de votre société sur les personries mêmes qui paroissent les mieux intentionnées. Car ce prélat reconnoît de bonne foi, « qu’il n’approuve point, et qu’il n’approuvera jamais la doctrine de PApologie; qu’il est convaincu de la nécessité de travailler à l'examen de cette morale ; » et enfin que son diocèse en est actuellement infecté. Ainsi on ne peut attribuer le retardemeñt qu’il à apporté jusqu'ici à censurer ce livre, à aucun doute qu’il ait, ou que la doctrine n’en soit pas mauvaise, ou que ce ne soit pas le temps de travailler à l'examen de cette morale, et à en empêcher le cours, qu’il à reconnu être si grand dans son propre diocèse. Qui pourroit donc l’avoir retenu tant de temps, que l’appréhension d’attirer sur lui les persécutions, ou pübliques, ou secrètes, de votre société, et tout le crédit du P. Annat? Et il n’est pas étrange que ces terreurs aient quelque pouvoif sur des personnes d’ailleurs estimables : puisque, sans avoir égard à aucune considération temporelle, ils peuvent en avoir de spirituelles qui leur font douter s'il est de la prudence de se commettre avec un corps qui à pouf première maxime de sa politique, de travailler de toutes ses forces à- perdre d'honneur tous ceux qui s’opposent à ses intérêts, et à les rendre, s’ils le peuvent, inutiles à l’Église, de peur qu’ils ne nuisent à la grarideur de la compagnie.
C’est sans doute pour imprimer davantage cette terreur dans les esprits, que vous avez cru devoir nous traiter d’une manière si outrageuse , et si disproportionnée aux reproches frivoles que vous nous faites. Vous n’avez pu ignorer qu’ils ne servoient de rien pour appuyer votre morale, et pour arrêter l'horreur que tout le monde en a conçue. Mais vous vous êtes persuadés qu’en foulant ainsi aux pieds un corps qui est de quelque considération dans l’Église, vous vous rendriez par là redoutables à tout le monde; et que si vous ne pouviez pas empêcher qu’on ne détestât dans le cœur vos maximes pernicieuses, vous empêcheriez au moins, par la crainte d’un semblable traitement, qu’on vous les reprochât en public.
Il ne faut donc pas s'étonner qu’il y ait des personnes que ces appréhensions ébranlent : mais il faut plutôt s'étonner qu’il s’en soit tant trouvé qui n’en aient point été ébranlées, et qui, méprisant, par une générosité épiscopale, tout ce qui pouvoit leur arriver de la part d’une société si vindicative, ont rendu à la vérité les témoignages qu’ils lui devoient.
Pour nous, mon révérend père, que vous regardez aujourd’hui comme le principal objet de votre animosité, bien loin de nous repentir de l’engagement où Dieu nous a mis, nous nous sentons obligés de lui
rendre grâces de ce qu’il a fortifié notre foiblesse contre ces craintes. Et peut-être aussi que la postérité nous saura gré d’avoir mieux aimé nous exposer à tous les ressentimens d’une haine aussi obstinée et aussi puissante qu'est la vôtre, que d’abandonner la défense de la morale de Jésus-Christ.
À Paris, le 25 juin 1659.
Des curés de Paris, ou seconde partie de la Réponse au P. François Annat, jésuite, contenant les plaintes qu’il leur à donné sujei de lui faire par son. écrit intitulé : « Recueil de plusieurs faussetés ; etc.»
Nous croyons, mon révérend père, que vous serez plus que satisfait sur tous les chefs d'accusation que Votre Révérence a proposés contre nous. Mais il est raisonnable que vous preniez à votre tour la peine de satisfaire à nos plaintes; et qu'après nous avoir attaqués si injustement, vous vous défendiez vous-même des justes reproches que nous avons à vous faire. Nous espérons qu’ils seront plus considérables que les vôtres, et plus utiles à ceux qui voudront s’instruire de nos différends; parce que nous rentrerons souvent par là dans l'examen de votre morale, dont vous essayez de nous retirer, en vous attachant à nos personnes; et que nous ferons voir, par votre conduite, non-seulement que vous enseignez aux autres, mais que vous pratiquez vous-mêmes les maximes corrompues de vos casuistes.
Jre Plainte des curés contre le P. Annat.
Notre première plainte est fondée sur ces paroles de la fin de votre recueil, qui sont comme la conclusion de toutes les injures dont vous nous avez déchirés : « Je ne dis pas, dites-vous, que les journalistes sont menteurs, imposteurs et faussaires; mais j'espère que le sage lecteur se persuadera que je l’ai bien prouvé. »
Vous ne le dites pas, mon révérend père ? Qui a donc écrit dès la seconde page de votre recueil, que vous avez résolu d’y faire voir que les auteurs et les distributeurs de ces écrits sont extrémement menteurs P Qui a donc dit en la quatrième page, que ce sont des fourbes découverts ? Et, au même lieu, que les journalistes montrent qu’ils ont aussi peu de jugement que de bonne foi ? Et en la sixième, que ce sont les plus grands menteurs de tous ? Et en-la septième, que les journalistes ont bien le courage de paroître plus imposteurs que les jansénistes ? Et en la neuvième, qu'êls sont généreux en leurs mensonges? Comment peut-on excuser une fausseté si visible, qu’en l’attribuant à un défaut de mémoire, qui fait voir qu’on peut bien oublier et désavouer ce qu’on auroit dit il y auroit quelque temps : puisque le P. Annat a oublié. à la fin d’un libelle de trois feuilles, ce qu’il a dit auparavant sept ou huit fois ?
Il est donc certain, mon révérend père, que vous vous êtes emporté à cet excès, que d'appeler tous les curés de Paris des menteurs, des
imposteurs et des fourbes. Et si quelque reste de honte vous à porté à dissimuler à la fin que vous leur ayez donné ces noms outrageux, c’est pour leur faire en même temps un plus grand outrage, en ajoutant que si vous ne l’avez pas dit, on jugera que vous l’avez bien prouvé.
Ce n’est pas ici une accusation de peu d'importance. Le crime d’un imposteur et d’un faussaire, étant du nombre de ceux qui ferment le royaume de Dieu, comme parle saint Augustin, que les canons punissent des peines les plus rigoureuses, et que les hommes détestent davantage : dire que vous avez bien prouvé que nous sommes des faussaires et des imposteurs, c’est assurer que nous sommes des prêtres criminels, indignes de notre ministère, qui devrions en être séparés par le jugement de l’Église, et qui devons être en horreur à tout le monde, età ceux même qui nous sont soumis.
Voilà ce qu’enferme le reproche que vous nous faites. Si vous l’avez bien prouvé, comme vous le dites. il ne nous reste qu’à en faire pénitence. Mais si vous ne l’avez point prouvé, et si c’est sans raison que vous nous imposez ces crimes, vous en êtes vous-même coupable : puisque la calomnie est en cela différente des autres péchés, qu’on n’est point, par exemple, homicide pour accuser faussement un autre d’avoir fait un meurtre; au lieu qu’on est nécessairement calomniateur, quand on accuse faussement un autre de l'être. De sorte que si votre accusalion est sans fondement, il ne vous reste aucune voie pour vous réconciher avec Dieu, que la réparation publique d’un excès si public et si scandaleux.
Voyons donc quelles sont les preuves par lesquelles vous prétendez avoir « bien prouvé que nous sommes des menteurs, des imposteurs et des faussaires. » C’est, dites-vous, « par des témoins les plus irréprochables qu’on puisse jamais trouver. » Nous avons fait voir par l’exemple de celui seul qui a particularisé son désaveu, que la mémoire manque aussi souvent à ceux qui croient n’avoir pas dit des choses, qu'à ceux qui croient les avoir ouïes. Mais HPDORQS que tout ce que disent ces témoins illustres soit indubitable, qu’en pouvez-vous conclure autre chose dans toute la rigueur, sinon, comme a fait M. l’évêque d'Amiens, que nous avons eu de mauvais mémoires dans quelques faits de notre journal, qui ne sont de nulle importance? Est-ce là, mon révérend père, avoir bien prouvé que nous sommes des menteurs, des imposteurs et des faussaires ? Êtes-vous donc si peu instruit dans les règles les plus communes de la morale, non-seulement chrétienne, mais humaine, que vous ne sachiez pas que ce qui fait un homme menteur , imposteur et faussaire, n’est pas simplement d’avoir dit des choses qui ne se trouvent pas vraies; mais de les avoir dites contre sa conscience, et sachant qu’elles étoient fausses ; et que c’est proprement le manquement de sincérité et de bonne foi qui fait ces crimes ? « Nul ne doit être jugé menteur, dit saint Augustin, pour dire une chose fausse, la croyant vraie : « Nemo sane mentiens judicandus est, qui dicit falsum quod puiat « verum. » (In Ench., cap. xvir.) Et cette maxime est si certaine, qu’on en à fait une règle du droit canonique (22, quæst. 2). Or, vos témoins prouvent-ils que nous ayons manqué de sincérité, et que nous ayons
parlé contre notre conscience? Y a-t-il un seul mot dans toutes les lettres que vous produisez, par lequel il paroisse que nous ayons avancé des choses comme véritables, lesquelles nous savions bien être fausses ? Y a-t-il même la moindre couleur et la moindre vraisemblance en cette prétention ? Car y a-t-il homme de bon sens qui puisse s’imaginer, que sachant bien, par exemple, que c’étoit à M. l’abbé Le Camus, et non à M. Gauquelin , à qui M. l’évêque de Rodez et le P: Annat avoient parlé, nous ayons pris plaisir à dire, contre notre conscience, que c’étoit à M. Gauquelin ? Y a-t-il apparence de croire que nous ayons inventé à dessein, que M. le nonce étoit avec M. le chancelier, lorsque le P. de Lingendes lui porta votre déclaration, quoique nous sussions bien qu’il n’y étoit pas ? Quel avantage pouvions-nous tirer de ces circonstances ? Et qui est l’homme qui, ayant assez peu de conscience pour mentir, a eu jamais assez peu d'esprit pour en choisir des sujets si inutiles et si ridicules ? Il est donc clair, mon révérend père, que vous n’avez point « prouvé que nous fussions des menteurs, des imposteurs et des faussaires ; et qu’ainsi vous demeurez vous-même convaincu de nous avoir fait une injure, dont vous ne sauriez obtenir le pardon de Dieu, que par une reconnoissance publique de nous avoir injustement calomniés. »
Mais il est encore nécessaire de considérer que les choses sur lesquelles vous nous traitez si injurieusement, sont de si peu d'importance, qu’il est infiniment plus honteux d’en prendre des sujets de reproche et d’accusation, comme vous faites, que d’en avoir été mal informé, comme vous prétendez que nous l’avons été. Car il n’y a personne qui ne sache que dans les choses que l’on dit sur le rapport d'autrui, il faut mettre grande différence entre celles qui sont importantes, et Celles qui ne le sont pas. Dans les choses importantes, quoiqu'il suffise d’être sincère pour n’être pas menteur, cela ne suffit pas pour être exempt de toute “aute; et il y en a même que l’on ne peut publier, à moins que d’en avoir des preuves certaines, sans une témérité criminelle. Mais dans les choses qui ne sont de nulle conséquence, comme nous avons montré qu’étoient celles que vous nous reprochez, la sincérité suffit non-seulement pour éviter le mensonge, mais même pour éviter toute autre faute; parce que ce seroit détruire la société humaine, que de vouloir obliger les hommes à s'informer des moindres faits avec autant de soin et de diligence, que s’il s’agissoit des plus grandes choses. Et c’est pourquoi saint Augustin, dans son exactitude ordinaire, dit que « celui qui tient pour vraies des choses fausses qu’il a crues trop légèrement, ne peut jamais être accusé de mensonge, mais quelquefois de témérité. « Non « itaque mendacii, sed aliquando temeritatis arguendus est, qui falsa «incautius credita pro veris habet. » (Enchirid., cap. xvur.) Il ne dit pas qu’on puisse toujours l’accuser de témérité, mais seulement quelquefois. Or, quand peut-on moins l'en accuser, que lorsque les faits ou il se trompe sont de si peu de conséquence, qu’ils ne méritent pas qu’on s'en informe avec plus de soin ? Il y a donc des choses sur lesquelles an peut se contenter d’un ouï-dire, selon les règlés mêmes de la prudence chrétienne: et ainsi nous avons pu déférer, sans une plus grande enquête, À ce qu’on nous avoit dit, que M. le nonce étoit chez M. le chan-
Pascaz IT 15
a a; Le Hs Sr:
nt
celier lorsque le P. de Lingendes y alla. Et comme c’étoit une chose qui étoit dans l'esprit et dans la bouche de tout le monde, et de vos plus grands amis, que vous aviez fait une grande imprudence de publier l’Apologie, nous avons encore pu croire que M. Le Tellier vous avoit déclaré librement un sentiment si commun, si juste, si charitable, et dont il ne peut se faire que vous ne soyez vous-mêmes convaincus par l'événement.
Mais il y a des choses que l’on ne peut sans crime publier sur un ouidire; et sans aller bien loin en chercher des exemples, vous nous en fournissez un bien considérable dans la douzième page de votre recueil, qui sera le sujet de notre seconde plainte.
II° Plainte des curés contre le P. Annat.
Vous y parlez ainsi : « Je ne puis que je n’admire l’esprit et la conscience des ennemis des jésuites, qui font un lieu commun d’invectives contre leur doctrine sur la direction d'intention. Je les défie de pouvoir jamais trouver un jésuite qui ait enseigné que l’usage d’un moyen reconnu pour mauvais, devienne bon par la direction d’intention ; ou, ce qu’on dit être arrivé dans une paroisse de Paris il y a dix ou douze ans, que, pour Ôter un curé qui empêche la sainte intention qu’on a de faire honorer de nouveaux saints dans son Église, et d'y rétablir l’ancienne discipline, on puisse mêler dans son bouillon je ne sais quoi qui l’aide à aller en paradis devant le temps. »
Ge sont vos paroles, mon révérend père. Il ne s’agit pas ici si M. de Rodez à parlé à M. Gauquelin, il s’agit d’un empoisonnement, qui est Jun des plus horribles erimes devant Dieu et devant les hommes. Ceux qui ne jugeront de ceci que par votre recueil, ne pourront croire autre chose sinon que vous avez voulu faire retomber sur quelqu'un de nous Pinfamie de cette accusation : en quoi vous nous faites une injure signalée, de nous faire passer sur un ouï-dire pour des empoisonneurs de curés. Nous vous soutenons, mon révérend père, que ce ne sont point là des choses qu’on puisse sans crime publier sur un ouï-dire. Il faut, pour pouvoir ainsi les avancer, ou qu’elles soient notoires à tout le monde, ou qu'on les autorise au moins en les publiant par des preuves claires et convaincantes. À moins que cela, selon toutes les lois et civiles et canoniques, on mérite le même châtiment que mériteroit le crime dont on accuse les autres : « Qui non probaverit quod objecit, dit le pape Adrien, « pœnam quam intulit ipse patiatur. » Où sont donc vos preuves, mon révérend père ? où sont ceux qui vous ont dit que « la sainte intention de faire honorer de nouveaux saints a fait empoisonner un curé ? » Et s’il y en a qui vous aient dit, ce qui n’est nullement croyable, quelles assurances en avez-vous tirées pour le croire, et pour en prendre la hardiesse de le publier ? Si vous en avez, produisez-les à la face de
. toute l’Église; mais si vous ne pouvez en produire aucune, souffrez que
nous vous disions que la plus favorable interprétation qu’on puisse don-
ner à ce reproche calomnieux, aussi bien qu’à toutes les injures que vous nous dites, est que vous avez voulu y pratiquer, la doctrine de Di-
castillus, qui exempte de crime la calomnie, lorsqu’on s'en sert pour repousser ceux qui nuisent injustement à notre réputation, comme vous croyez que font à votre égard tous ceux qui décrient votre morale. L'usage de cette doctrine sur la calomnie vous est maintenant devenu plus facile que jamais ; et nous ne voyons pas ce qui pourroit empêcher les plus scrupuleux jésuites de s’en servir dans toutes les occasions où ils croiront en avoir besoin : car votre Dicastillus, qui avoit Ôôté à la calomnie, dans ces rencontres, la malice du péché mortel, y avoit laissé au moins une offense vénielle, n’ayant pas trouvé le moyen d’en séparer le mensonge. Mais votre P. Tambourin, si hautement loué et approuvé par votre général, vient de donner la naissance à une opinion qui mettra bientôt toutes ces sortes de calomnies, et toutes leurs suites, entre les actions tout à fait permises.
Vous trouverez hon, mon révérend père, que nous vous représentions ic1 ses paroles , et que nous profitions de cette occasion pour continuer d’instruire le monde des principes de votre morale.
Ce nouveau théologien, dans son explication du Décalogue, imprimée cette année même à Lyon, avec les éloges et approbations de plusieurs de votre Société (lib. IX, cap. 17, $ 2, n. 4), propose cette question : « S'il est permis d'imposer à un témoin injuste d'aussi grands crimes qu’il est nécessaire pour notre juste défense, lorsque l’on 'ne peut s’en défendre autrement. » Sur ce cas il divise sa réponse en deux parties : la première est, « qu’il lui est probable qu’on ne pèche point en cela contre la justice. » Sur quoi il cite Dicastillus, et quelques autres casuistes, et c’est où vous en étiez demeurés. Mais la seconde réponse contient les nouvelles lumières de ce jésuite. « Il m’est incertain, dit-il, si cela ne peut point se faire sans aucune faute, sine ulla culpa : de Lugo croit que non, parce que Cé seroit au moins sun mensonge, ce qui n’est jamais permis ; et de plus, que s’il falloit prouver ce faux crime par témoins , il faudroit les engager à un parjure, ce qui seroit un péché mortel. J'entends tout cela, dit Tambourin; mais comme tout le péché se rejette sur le mensonge et le parjure, il s’ensuit, premièrement, que si c’étoit un mensonge sans serment, ce ne seroit pas un péché mortel, ce qu'accordent aussi expressément Hurtadus et Bannez dans Diana (part. IX, tr. VIII, resol, xzir1). En second lieu, lorsqu’on seroit obligé de faire serment on pourroit user d’équivoque, et ainsi éviter le parjure et le mensonge, ce qui seul fait que Lugo et les autres docteurs nient l'opinion qui-exempte cela de péché. Et par conséquent le mensonge étant Ôté par l’équivoque, ils ne se trouveront plus contraires à cette opinion. »
Vous voyez, mon révérend père, que, selon cette nouvelle invention d’ajouter l’équivoque à la calomnie, elle se trouvera entièrement purgée, tant d’injustice et de péché mortel par le prétexte de repousser un injuste accusateur, que de mensonge et de péché véniel par Vartifice d'ajouter une équivoque. Néanmoins, comme cette opinion ne fait que de naître, et n’est pas encore assez affermie, Tambourin en témoigne quelque défiance, surtout à cause des inconvéniens et des suites qu’il ne rejette pas, mais qu’il dit seulement être dures à digérer.
gg à RE RE
Voici comme il en parle : « Je dis néanmoins que cela m’est encore incertain. Car quoi? s’il falloit prouver que ce témoin qu’on veut décrier est un abominable, un excommunié, un hérétique; que ce faux témoin, dira-t-on, s’en prenne à lui-même. J'entends bien; mais je suis encore en peine. Car quoi ? s’il falloit falsifier pour cela des pièces publiques, pourroit-on porter un notaire public, qui seroît certain de mon innocence , à les falsifier pour servir de preuves aux crimes qu’on supposeroit à ce faux témoin? Pourquoi non? dira-t-on. Quidni? Car ce n’est pas être infidèle envers la république , mais extrêmement fidèle ; puisque c’est pour défendre les personnes innocentes de la république. Mais si on ouvre cette porte, que deviendront les jugemens publics? Qu'on trouve, dira-t-on , de bons témoins , comme les demandent les tribunaux où la justice est bien rendue : car quand on repousse de faux témoins par quelque artifice que ce soit, ce n’est pas affoiblir, mais fortifier ïes jugemens publics. J'entends bien. Je le dis encore une fois. Mais parce que cela me semble encore dur à digérer, je réserve volontiers à un autre temps à démêler ce nœud. »
Que vous en semble, mon révérend père? La question est si, étant injustement accusé, l’on peut, sans aucun péché, sine ulla culpa, imposer de faux crimes, comme l’hérésie et le péché abominable, à celui qui nous accuseroit injustement; les soutenir même avec serment devant les juges, en se servant d’équivoques; suborner des témoins qui fassent les mêmes sermens, et aposter un notaire qui falsifie des pièces publiques pour appuyer ces calomnies.
Sur cela un jésuite ,#qui écrit par l’ordre de son général, comme il paroît par ce qu’il dit (p. 1) avec, l'approbation de sa compagnie, dit simplement que « il lui est incertain si cela n’est point. » Et après avoir apporté toutes les raisons qu’il a pu trouver pour montrer que cela est permis, et n’en avoir opposé aucune au contraire, il se contente de dire que « cela est dur, et qu’il réserve à un autre temps à démêler ce nœud. »
Quelle théologie est-ce là, mon révérend père, que votre société répand dans le monde ! En est-on donc quitte, après avoir proposé les plus horribles renversemens de la loi de Dieu, pour dire qu’on en est en doute, qu’on en est incertain, que cela est dur ? Eh quoi! le douie, en matière de vérités si clairement établies par l’Écriture et par le consentement de toute l'Église, n’est-il point impie et hérétique ? N’est-ce point une hérésie, non-seulement de dire que Jésus-Christ n’est point dans l’eucharistie, mais même de dire que l’on est en doute s’il y est présent ; puisque le doute aussi bien que l'erreur expresse détruit la certitude, sans laquelle il n’y a point de foi ? Pourquoi donc ne seroit-ce point une hérésie de douter si une chose si expressément défendue par un précepte du Décalogue, comme est le faux témoignage, n’est point défendue ?
Mais nous vous disons plus, mon révérend père. Ce doute, dans les écrits de Tambourin, donne sujet à tous les autres de conclure, selon les principes de la probabilité, qu’on peut faire des actions si damnables avec une entière sûreté de conscience. Car puisqu'il doute si
l'on ne peut point les faire. il ne croit donc pas qu’il soit évident que l’Écriture les condamne, ni qu’il y ait aucune raison convaincante qui fasse voir qu’elles sont mauvaises : et ceia ne suffit-il pas pour conclure que l'opinion qui permet ces actions, est probable au jugement de ceux qui soutiennent qu’une opinion est probable, lorsqu'elle n’est pas évidemment fausse ? « Quid requiritur ut sententia sit probabilis a ratione? « ut non sit evidenter falsa, » dit Caramuel. Puisqu’il apporte des raisons pour l’appuyer, qui lui paroissent si considérables , qu’il n’y répond. point, peut-elle manquer d’être sûre en conscience au jugement de ceux qui enseignent, comme fait Tambourin lui-même (lib. I, cap. 1x1, $ 3) : « que la moindre probabilité, soit d'autorité, soit de raison, suffit pour bien agir : « Sufficit probabilitas sive intrinseca, sive extrinseca . quan- « tumvis tenuis;» et qui veulent même qu’il ne soit pas nécessaire qu’une opinion soit évidemment probable, mais que c’est assez qu’elle le soit probablement : « Satis est in omnibus casibus constare probabi- « liter opinionem esse probabilem, » comme dit encore le même auteur (ibid. , n. 8)?
Quw’il vous sera donc aisé, mon révérend père, de déduire en opinion probable et très-sûre en conscience ce doute de Tambourin! et après cela qu’on juge combien il est dangereux d’attaquer les jésuites, puisqu’ils ont tant de moyens de s’en venger; car leur amour-propre leur persuadant toujours que tous ceux qui décrient leurs méchantes opinions et leur mauvaise conduite, sont de faux et d’injustes accusateurs qui calomnient leur société, il leur est aisé de conclure ensuite, par leur morale même, qu’il leur est permis de les faire passer pour hérétiques, pour empoisonneurs, pour imposteurs et faussaires. Si cela ne suffit, ils pourront y ajouter la subornation des témoins et la falsification des pièces publiques, pour les convaincre de ces crimes supposés. Et enfin si cela n’est pas encore suffisant, leur P. L’Amy leur fournira de plus fortes armes pour se défendre contre ces prétendus faux accusateurs, defensione occisiva, comme parle la Faculté de Louvain, en censurant la doctrine de ce jésuite.
Nous ne nous expliquons pas davantage sur ce sujet; mais nous ajoutons que vous avez encore un moyen qui peut vous rendre redoutable à ceux qui voudroient décrier votre compagnie. Nous ne l’avons appris que depuis peu; et il est bon que le public en soit informé. C’est qu’il vous est encore permis de les voler, pour vous récompenser du tort qu’ils feroient à votre réputation, selon cette maxime de Dicastillus (De just. et jure, lib. IT, tr. Il, disp. 1x, $ 130), et de Tambourin (lib. I, cap. 111, Ç 5): « Probabile est ablationem famæ pecunia compensari ; il est probable, c’est-à-dire sûr en conscience, qu’on peut se récompenser en argent du tort qu’on fait à notre réputation. » Ce qu’il explique plus clairement (ibid., $ 3, n. 25), où il résout, après de Lugo, « qu’il est probable que celui que l’on a diffamé peut retenir l’argent de ceux qui V’ont diffamé, s’ils ne veulent pas, ou qu’ils ne puissent pas réparer le dommage qu’ils lui ont fait en sa réputation. » Et cela sans aucune crainte des juges; parce que, selon le même Tambourin (lib. VIL, tr. I., cap. v, $ 1), lorsque la compensation secrète a été juste, « il est