‹ Œuvres complètes de Blaise PascalChapitre 59 sur 78 · CENSURE DE M. L'ARCHEVÊQUE DE ROUEN · texte numérisé non relu

CENSURE DE M. L'ARCHEVÊQUE DE ROUEN

uns de ses enfans, qui se sont mêlés de composer des livres de la doctrine morale, suivant plutôt les égaremens d’une raison obscurcie par la corruption du péché, que les lumières et les règles des Écritures divines, des saints canons et de la tradition sacrée, sont tombés en des excès dignes de compassion, et qui font bien voir ce que l’on doit attendre d’un esprit quand il est abandonné à lui-même et à son propre sens.

Nos Pères l’ont bien reconnu dans les siècles passés, et se sont vus obligés, dans l’extrémité du mal et dans l’importance de ses suites , d’user de toute la vigueur que leur inspiroit leur zèle et leur autorité, et de faire même brûler les livres pénitentiaux que quelques auteurs avoient composés contre l’usage et les sentimens de l’Église. Mais nonobstant toutes ces ordonnances et toutes ces précautions, le désordre n’a pas laissé de continuer, et même de s’augmenter avec scandale, le monde s'étant trouvé rempli de livres qui traitent de la discipline des mœurs. À proportion de leur multitude, le nombre des fautes a crû; et ce qui d’abord avoit été sans autorité la production d’un esprit particulier et l'effet de son égarement, a passé pour probable dans le sentiment de plusieurs qui ont eu la témérité de le soutenir. Ainsi, chacun ayant amour pour ses pensées, et ajoutant quelque chose du sien à ce qui avoit été avancé par les premiers. la corruption est venue jusqu’au dernier excès, et a même donné occasion aux hérétiques de notre temps de blasphémer contre la sainte Église, qu’ils ont voulu rendre responsable de ces erreurs, quoiqu’elle ne les ait jamais approuyées, mais qu’au contraire elle les ait condamnées, et par ses ordonnances sacrées, et par ses pratiques toujours saintes.

Mais comme nous apprenons dans le saint Évangile, que le père de famille ne voulut pas que ses serviteurs se missent en devoir d’arracher l'ivraie qui étoit dans son champ, de peur qu’ils n’arrachassent aussi le bon grain, dans le dessein qu’il avoit de la faire séparer dans le temps de la moisson , et de la jeter au feu; ainsi comme les auteurs qui se sont si misérablement trompés dans la doctrine de la théologie morale, étoient catholiques , remplis de suffisance et de piété, et que, suivant la fragilité de la condition humaine, ils avoient laissé échapper ces erreurs en des ouvrages qui d’ailleurs pouvoient être utiles à l’Église et à l’instruction des fidèles : les évêques établis dans la famille de Jésus-Christ pour en être après lui les véritables pères, ne se sont pas servis de toute leur puissance, ni de l'extrême sévérité d’une discipline rigoureuse; ils se sont contentés de donner de temps en temps au public des preuves de l’aversion qu’ils avoient pour le relâchement de la doctrine des mœurs et de la conduite des consciences; et ils ont attendu qu’il plût à Dieu de leur donner des ouvertures nécessaires et des moyens plus propres pour y mettre la dernière main. Les plaintes en furent faites, il y a quelques années, au clergé de France assemblé à Paris, et il ordonna que l’on travailleroit incessamment à composer une somme de théologie morale conforme aux sentimens de l’Église, après quoi on procéderoit à supprimer tous ces ouvrages si opposés à la sainteté de sa doctrine.

C’est dans cet esprit que nous ayons différé jusqu’à présent 1 déclarer

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nos sentimens particuliers sur ce sujet, par un acte de notre autorité pastorale; et que la plainte en ayant été portée devant nous, il y a deux ans, après avoir fait faire plusieurs procédures en notre conseil et en notre cour ecclésiastique, nous renvoyâmes le tout à l’assemblée des prélats de France; laquelle dans ce même esprit, et pressée de la multitude des affaires importantes qui l’occupoient, se contenta de faire publier et de recommander à tous ceux qui ont soin de la direction des consciences, les règles de saint Charles Borromée sur l'administration du sacrement de pénitence ; espérant que les instructions de ce grand et saint archevêque, pleines de l'esprit de Jésus-Christ et de son Église, condamneroient en même temps toutes les faussetés de la prudence de la chair, et établiroient fortement les vérités de la ‘morale chrétienne et évangélique.

Mais nous avons vu depuis peu, avec douleur, paroître un livre anonyme, ou plutôt une espèce de monstre en la théologie morale, que nous pouvons appeler bien plus justement la condamnation des casuistes que leur Apologie, ainsi que son auteur a voulu le nommer: libelle dont nous pouvons dire ce que disoient les Pères du concile de Châlons de certains livres composés sur un même sujet : « Quorum sunt certi « errores, incerti auctores : de quibus recte dici potest, mortificabant « animas quæ moriuntur et vivificabant animas quæ non vivunt: » et ce que le grave Tertullien reprochoït au faux évangile de Marcion : « Non « agnoscendum opus, quod non erigat frontem, nullam constantiam « præferat, nullam fidem repromittat de plenitudine tituli, et professione « debita auctoris; » ouvrage dont les principes sont faux, les raisonnemens trompeurs, les conséquences pernicieuses, et la doctrine opposée à celle de l'Évangile de Jésus-Christ, dans lequel en un mot se trouve ramassé, par un étrange dessein, ce qu’il y avoit de corruption et de relâchement épandu dans le grand nombre des auteurs qui ont écrit dé la morale depuis plusieurs siècles.

Nous avons cru que la providence divine, qui sait tirer le bien du mal, l’avoit ainsi permis par ses jugemens toujours équitables, pour prévenir le temps de la moisson dans une occasion si importante pour la justification de son Église; tant pour empêcher le dommage que pourroient recevoir, par uné si méchante doctrine, les âmes rachetéés par le prix du sang de Jésus-Christ, que pour nous donner le moyen de brüûler, pour ainsi dire, cette ivraie, et toutes ces erreurs par le feu d’une censure également sévère et charitable.

Nous w’avons pu nous dispenser d’un devoir si nécessaire à la gloire du Sauveur et au salut des fidèles qu’il a soumis à notre conduite; et nous avons tâché de suivre l’exemple de Dieu, dont le pape saint Grégoire le Grand nous a laissé cette observation, qu’encore qu’il eût entendu la clameur des crimes de ces deux villes infâmes qui attirèrent sur elles les vengeances et les feux du ciel, et que sa connoissance infinie qui éclaire toutes choses, l’en eût suffisamment instruit : néanmoins pour s’accommoder à la foiblesse des hommes, et nous apprendre ce que nous avons à faire en ces occasions, le texte sacré dit qu’il voulut s’en éclaircir une seconde fois, en descendant lui-même sur les lieux. Nous avons,

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