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Sénèque le Tragique, Troade, scène I

Et qui frigidum

Septena Tanaim oru pandentem bibit. (B.)

CHANT III

Et que tout ce qu’il dit, facile à retenir,

De son ouvrage en nous laisse un long souvenir.

Ainsi la tragédie agit, marche et s’explique.

D’un air plus grand encor la poésie épique,

Dans le vaste récit d’une longue action ,

Se soutient par la fable, et vit de fiction.

Là pour nous enchanter tout est mis en usage;

Tout prend un corps, une âme, un esprit, un visage.

Chaque vertu devient une divinité :

Minerve est la prudence, et Vénus la beauté.

Ce n’est plus la vapeur qui produit le tonnerre,

C’est Jupiter armé pour effrayer la terre;

Un orage terrible aux yeux des matelots,

C’est Neptune en courroux qui gourmande les flots;

Écho n’est plus un son qui dans l’air retentisse ,

C’est une nymphe en pleurs qui se plaint de Narcisse Ainsi , dans cet amas de nobles fictions ,

Le poète s’égaye en mille inventions,

Orne , élève , embellit , agrandit toutes choses ,

Et trouve sous sa main des fleurs toujours écloses.

Qu’Ênée et ses vaisseaux , par le vent écartés ,

Soient aux bords africains d’un orage emportés;

Ce n’est qu’une aventure ordinaire et commune ,

Qu’un coup peu surprenant des traits de la fortune.

Mais que Junon constante en son aversion,

Poursuive sur les flots les restes d’Ilion;

Qu’Ëole , en sa faveur, les chassant d’Italie ,

Ouvre aux vents mutinés les prisons d’Êolie ;

Que Neptune en courroux s’élevant sur la mer,

D’un mot calme les flots , mette la paix dans l’air.

Délivre les vaiseaux , des syrtes les arrache ,

C’est là ce qui surprend , frappe , saisit , attache.

Sans tous ces omemens le vers tombe en langueur,

La poésie est morte , ou rampe sans vigueur,

Le poète n’est plus qu’un orateur timide ,

Qu’un froid historien d’une fable insipide.

C’est donc bien vainement que nos auteurs déçus1.

Bannissant de leurs vers ces ornemens reçus,

Pensent faire agir Dieu, ses saints et ses prophètes.

Comme ces dieux éclos du cerveau des poètes ;

Mettent à chaque pas le lecteur en enfer.

N’offrent rien qu’Astaroth, Belzébuth, Lucifer.

De la foi d’un chrétien les mystères terribles D’ornemens égayés ne sont point susceptibles :

t . L’auteur avoit en vue Saint-Sorlin Desmarels qui a écrit contre la table. XB.)

L’ART POÉTIQUE

L’Évangile à l’esprit n’offre de tous côtés Que pénitence à faire et tourmens mérités;

Et de vos fictions le mélange coupable Même à ses vérités donne l’air de la fable.

Eh ! quel objet enfin à présenter aux yeux Que le diable toujours hurlant contre les cieux',

Qui de votre héros veut rabaisser la gloire .

Et souvent avec Dieu balance la victoire5!

Le Tasse, dira-t-on, l’a fait avec succès.

Je ne veux point ici lui faire son procès :

Mais, quoi que notre siècle à sa gloire publie,

Il n’eût point de son livre illustré lTtalie ,

Si son sage héros, toujours en oraison,

N’eût fait que mettre enfin Satan à la raison;

Et si Renaud , Argant , Tancrède et sa maîtresse N’eussent de son sujet égayé la tristesse .

Ce n’est pas que j’approuve , en un sujet chrétien ,

Un auteur follement idolâtre et païen3.

Mais , dans une profane et riante peinture ,

De n’oser de la fable employer la figure;

De chasser les Tritons de l’empire des eaux;

D’ôter à Pan sa flûte, aux Parques leurs ciseaux; D’empêcher que Caron, dans la fatale barque,

Ainsi que le berger ne passe le monarque :

C’est d’un scrupule vain s’alarmer sottement,

Et vouloir aux lecteurs plaire sans agrément.

Bientôt ils défendront de peindre la Prudence,

De donner à Thémis ni bandeau ni balance ,

De figurer aux yeux la Guerre au front d'airain ,

Ou le temps qui s’enfuit une horloge à la main;

Et partout des discours , comme une idolâtrie ,

Dans leur faux zèle iront chasser l’allégorie- Laissons-les s’applaudir de leur pieuse erreur,

Mais, pour nous, bannissons une vaine terreur,

Et , fabuleux chrétiens , n'allons point , dans nos songes , Du Dieu de vérité faire un Dieu de mensonges.

La fable offre à l’esprit mille agrémens divers :

Là tous les noms heureux semblent nés pour les vers , Ulysse , Agamemnon , Oreste , Idoménée ,

Hélène, Ménélas, Pàris, Hector, Énée.

O le plaisant projet d’un poète ignorant,

Qui de tant de héros va choisir Childebrand 4 !

D’un seul nom quelquefois le son dur ou bizarre

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