C’est celui qui a soin des chapes et de la cire. (B
LE LUTRIN
A peine sur son banc on discernait le chantre.
Tandis qu’à l’autre banc le prélat radieux ,
Découvert au grand jour attiroit tous les yeux.
Mais un démon , fatal à cette ample machine ,
Soit qu’une main la nuit eût hâté sa ruine .
Soit qu’ainsi de tout temps l’ordonnât le destin,
Fit tomber à nos yeux le pupitre un matin.
J’eus beau prendre le ciel et le chantre à partie,
Il fallut l’emporter dans notre sacristie ,
Où depuis trente hivers, sans gloire enseveli,
Il languit tout poudreux dans un honteux oubli. Entends-moi donc, prélat. Dès que l’ombre tranquille Viendra d’un crêpe noir envelopper la ville,
Il faut que trois de nous, sans tumulte et sans bruit, Partent à la faveur de la naissante nuit ,
Et, du lutrin rompu réunissant la masse,
Aillent d’un zèle adroit le remettre en sa place.
Si le chantre demain ose le renverser,
Alors de cent arrêts tu le peux terrasser.
Pour soutenir tes droits, que le ciel autorise Abîme tout plutôt; c’est l’esprit de l’Église :
C’est par là qu’un prélat signale sa vigueur.
Ne borne pas ta gloire à prier dans un chœur Ces vertus dans Aleth1 peuvent être en usage;
Mais dans Paris plaidons : c’est là notre partage.
Tes bénédictions dans le trouble croissant,
Tu pourras les répandre et par vingt et par cent;
Et , pour braver le chantre en son orgueil extrême ,
Les répandre à ses yeux, et le bénir lui-même. »
Ce discours aussitôt frappe tous les esprits;
Et le prélat charmé l’approuve par des cris.
Il veut que , sur-le-champ , dans la troupe on choisisse Les trois que Dieu destine à ce pieux office :
Mais chacun prétend part à cet illustre emploi.
* Le sort , dit le prélat , vous servira de loi * :
Que l’on tire au billet ceux que l’on doit élire. »
11 dit : on obéit , on se presse d’écrire.
Aussitôt trente noms, sur le papier tracés,
Sont au fond d’un bonnet par billets entassés.
Pour tirer ces billets avec moins d’artifice,
Guillaume, enfant de chœur, prête sa main novice.
Son front nouveau tondu, symbole de candeur,
Rougit , en approchant , d'une honnête pudeur. Cependant le prélat , l’œil au ciel , la main nue ,
t. Nicolas Pavillon, alors évêque d’Alelh, éloit fort pieux. S. Homère , Iliade , livre VII, vers <71. (B.l
Bénit trois fois les noms, et trois fois les remue.
Il tourne le bonnet : l’enfant tire ; et Brontin Est le premier des noms qu’apporte le destin.
Le prélat en conçoit un favorable augure,
Et ce nom dans la troupe excite un doux murmure.
On se tait; et bientôt on voit paroître au jour Le nom, le fameux nom du perruquier l’Amour1.
Ce nouvel Adonis, à la blonde crinière,
Est Tunique souci d’Anne sa perruquière.
Ils s’adorent l’un l’autre; et ce couple charmant S’unit longtemps, dit-on, avant le sacrement;
Mais , depuis trois moissons , à leur saint assemblage , L’official a joint le nom de mariage.
Ce perruquier superbe est l’effroi du quartier,
Et son courage est peint sur son visage altier.
Un des noms reste encore, et le prélat par grâce Une dernière fois les brouille et les ressasse.
Chacun croit que son nom est le dernier des trois.
Mais que ne dis-tu point, ô puissant porte-croix, Boirude*, sacristain, cher appui de ton maître, Lorsqu’aux yeux du prélat tu vis ton nom paroître !
On dit que ton front jaune, et ton teint sans couleur, Perdit en ce moment son antique pâleur ;
Et que ton corps goutteux , plein d’une ardeur guerrière , Pour sauter au plancher fit deux pas en arrière.
Chacun bénit tout haut l’arbitre des humains,
Qui remet leur bon droit en de si bonnes mains.
Aussitôt on se lève ; et l’assemblée en fouie ,
Avec un bruit confus, par les portes s’écoule.
Le prélat resté seul calme un peu son dépit,
Et jusques au souper se couche et s’assoupit.
Cependant cet oiseau qui prône les merveilles*,
Ce monstre composé de bouches et d'oreilles,
Qui, sans cesse volant de climats en climats,
Dit partout ce qu’il sait et ce qu’il ne sait pas;
La Renommée enfin , cette prompte courrière ,
Va d’un mortel effroi glacer la perruquière ;
t . Molière en a peint le caractère dans le Médecin malgté lui (R.)
2. Boirude pour François Sirude , sacristain , puis vicaire de la Sainte- Chapelle : il portoit la croix ou la bannière à la procession.