‹ Œuvres complètes de BoileauChapitre 126 sur 492 · Énéide , liv. IV, vers i i3. (B · texte numérisé non relu

Énéide , liv. IV, vers i i3. (B

LE LUTRIN

Lui dit que son époux, d’un faux zèle conduit,

Tour placer un lutrin doit veiller cette nuit.

A ce triste récit , tremblante , désolée ,

Elle accourt , l’œil en feu , la tête échevelée ,

Et trop sûre d’un mal qu’on pense lui celer :

« Oses-tu bien encor, traître, dissimuler1?

Dit-elle : et ni la foi que ta main m’a donnée ,

Ni nos embrassemens qu’a suivis l’hyménée ,

Ni ton épouse enfin toute prête à périr,

Ne sauroient donc t’ôter cette ardeur de courir ! Perfide 1 si du moins, à ton devoir fidèle,

Tu veillois pour orner quelque tête nouvelle ,

L’espoir d’un juste gain, consolant ma langueur Pourroit de ton absence adoucir la longueur.

Mais quel zèle indiscret, quelle aveugle entreprise Arme aujourd’hui ton bras en faveur d’une église 1 Où vas-tu , cher époux ? est-ce que tu me fuis ?

As-tu donc oublié tant de si douces nuits?

Quoi! d’un œil sans pitié vois-tu couler mes larmes? Au nom de nos baisers jadis si pleins de charmes,

Si mon cœur, de tout temps facile à tes désirs,

N’a jamais d’un moment différé tes plaisirs;

Si, pour te prodiguer mes plus tendres caresses,

Je n’ai point exigé ni sermens , ni promesses ,

Si toi seul à mon lit enfin eus toujours part,

Diffère au moins d’un jour ce funeste départ. »

En achevant ces mots, cette amante enflammée Sur un placet1 voisin tombe demi-pâmée.

Son époux s’en émeut , et son cœur éperdu Entre deux passions demeure suspendu ;

Mais enfin rappelant son audace première : a Ma femme, lui dit- il d’une voix douce et fière,

Je ne veux point nier les solides bienfaits Dont ton amour prodigue a comblé mes souhaits;

Et le Rhin de ses flots ira grossir la Loire Avant que tes faveurs sortent de ma mémoire.

Mais ne présume pas qu’en te donnant ma foi L’hymen m’ait pour jamais asservi sous ta loi.

Si le ciel en mes mains eût mis ma destinée ,

Nous aurions fui tous deux le joug de l’hyménée , Et, sans nous opposer ces devoirs prétendus,

Nous goûterions encor des plaisirs défendus.

Cesse donc à mes yeux d’étaler un vain titre :

Ne m’ôte pas l’honneur d’élever un pupitre ;

I Êniiie , liv. IV, vers 305. (B.)

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