‹ Œuvres complètes de BoileauChapitre 127 sur 492 · Placct, sorte de siège qui n'a ni dos ni bras · texte numérisé non relu

Placct, sorte de siège qui n'a ni dos ni bras

Et toi-même, donnant un frein à tes désirs,

Raffermis ma vertu qu’ébranlent tes soupirs.

Que te dirai-je enfin? c’est le ciel qui m’appelle.

Une église , un prélat m’engage en sa querelle.

Il faut partir : j’y cours. Dissipe tes douleurs,

Et ne me trouble plus par ces indignes pleurs. »

11 la quitte à ces mots. Son amante effarée Demeure le teint pâle , et la vue égarée ;

La force l’abandonne ; et sa bouche , trois fois Voulant le rappeler, ne trouve plus de voix.

Elle fuit, et, de pleurs inondant son visage,

Seule pour s’enfermer vole au cinquième étage;

Mais , d’un bouge prochain accourant à ce bruit ,

Sa servante Alison la rattrape et la suit.

Les ombres cependant, sur la ville épandues,

Du faite des maisons descendent dans les rues :

Le souper hors du chœur chasse les chapelains,

Et de chantres buvans les cabarets sont pleins.

Le redouté Brontin , que son devoir éveille ,

Sort à l’instant , chargé d’une triple bouteille D’un vin dont Gilotin, qui savoit tout prévoir,

Au sortir du conseil eut soin de le pourvoir.

L’odeur d’un jus si doux lui rend le faix moins rude.

11 est bientôt suivi du sacristain Boirude;

Et tous deux , de ce pas , s’en vont avec chaleur Du trop lent perruquier réveiller la valeur.

« Partons, lui dit Brontin : déjà le jour plus sombre,

Dans les eaux s’éteignant , va faire place à l’ombre.

D’où vient ce noir chagrin que je lis dans tes yeux ?

Quoi 1 le pardon sonnant te retrouve en ces lieux 1 Où donc est ce grand cœur dont tantôt l’allégresse Sembloit du jour trop long accuser la paresse ?

Marche, et suis-nous du moins où l’honneur nous attend. » Le perruquier honteux rougit en l’écoutant.

Aussitôt de longs clous il prend une poignée :

Sur son épaule il charge une lourde coignée ;

Et derrière son dos , qui tremble sous le poids ,

Il attache une scie en forme de carquois;

Il sort au même instant, il se met à leur tête.

A suivre ce grand chef l’un et l’autre s’apprête :

Leur cœur semble allumé d’un zèle tout nouveau;

Brontin tient un maillet, et Boirude un marteau.

La lune , qui du ciel voit leur démarche altière ,

Retire en leur faveur sa paisible lumière.

La Discorde en sourit, et, les suivant des yeux,

De joie, en les voyant, pousse un cri dans les cieux.

L’air, qui gémit du cri de l’horrible déesse,

LE LUTRIN

Va jusque dans Cîteaui ' réveiller la Mollesse.

C’est là qu’en un dortoir elle fait son séjour;

Les Plaisirs nonchalans folâtrent à l’entour :

L’un pétrit dans un coin l’embonpoint des chanoines :

L’autre broie en riant le vermillon des moines.

La Volupté la sert avec des yeux dévots ,

Et toujours le Sommeil lui verse des pavots.

Ce soir, plus que jamais, en vain il les redouble •

La Mollesse à ce bruit se réveille, se trouble,

Quand la Nuit, qui déjà va tout envelopper,

D’un funeste récit vient encor la frapper;

Lui conte du prélat l’entreprise nouvelle.

Aux pieds des murs sacrés d’une sainte chapelle,

Elle a vu trois guerriers, ennemis de la paix,

Marcher à la faveur de ses voiles épais;

La Discorde en ces lieux menace de s'accroître;

Demain avec l’aurore un lutrin va paroître,

Qui doit y soulever un peuple de mutins.

Ainsi le ciel l’écrit au livre des destins.

A ce triste discours, qu’un long soupir achève,

La Mollesse , en pleurant sur un bras se relève ,

Ouvre un œil languissant, et, d’une foible voix,

Laisse tomber ces mots qu’elle interrompt vingt fois : a O Nuit ! que m’as-tu dit? quel démon sur la terre Souffle dans tous les cœurs la fatigue et la guerre ?

Hélas ! qu’est devenu ce temps , cet heureux temps ,

Où les rois s’honoroient du nom de fainéans,

S’endormoient sur le trône , et , me servant sans honte , Laissoient leur sceptre aux mains ou d’un maire ou d’un comte? Aucun soin n’approchoit de leur paisible cour :

On reposoit la nuit, on dormoit tout le jour.

Seulement au printemps , quand Flore dans les plaines Faisoit taire des vents les bruyantes haleines,

Quatre bœufs attelés, d’un pas tranquille et lent,

Proraenoient dans Paris le monarque indolent.

Ce doux siècle n’est plus. Le ciel impitoyable A placé sur leur trône un prince infatigable.

Il brave mes douceurs, il est sourd à ma voix;

Tous les jours il m’éveille au bruit de ses exploits.

Rien ne peut arrêter sa vigilante audace :

L’été n’a point de feux; l’hiver n’a point de glace :

J’entends à son seul nom tous mes sujets frémir.

En vain deux fois la paix a voulu l’endormir :

Loin de moi son courage , entraîné par la gloire ,

Ne se plaît qu’à courir de victoire en victoire.

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