‹ Œuvres complètes de BoileauChapitre 128 sur 492 · L'abbaye de Ctleanx n’avoit point encore été réformée · texte numérisé non relu

L'abbaye de Ctleanx n’avoit point encore été réformée

Je me fatiguerois à te tracer le cours

Des outrages cruels qu’il me fait tous les jours.

Je croycis, loin des lieux d’où ce prince m’exile, Que l’Église du moins m’assuroit un asile :

Mais en vain j’espérois y régner sans effroi;

Moines, abbés, prieurs, tout s’arme contre mol Par mon exil honteux la Trappe est ennoblie;

J’ai vu dans Saint-Denis la réforme établie1;

Le Carme, le Feuillant s’endurcit aux travaux Et la règle déjà se remet dans Clairvaux ’.

Cîteaux dormoit encore , et la Sainte-Chapelle Conservoit du vieux temps l’oisiveté Sdèle;

Et voici qu’un lutrin, prêt à tout renverser,

D’un séjour si chéri vient encor me chasser!

O toi ! de mon repos compagne aimable et sombre ,

A de si noirs forfaits prêteras-tu ton ombre?

Ah ! Nuit, si tant de fois, dans les bras de l'amour, Je t’admis aux plaisirs que je cachois au Jour,

Du moins ne permets pas.... » La Mollesse oppressée Dans sa bouche à ce mot sent sa langue glacée,

Et, lasse de parler, succombant sous l’effort, Soupire, étend les bras, ferme l’œil, et s’endort.

CHANT III

Mais la Nuit aussitôt de ses ailes affreuses Couvre des Bourguignons les campagnes vineuses Revoie vers Paris, et, hâtant son retour,

Déjà de Montlhéri voit la fameuse tour5.

Ses murs, dont le sommet se dérobe à la vue,

Sur la cime d’un roc s’allongent dans la nue,

Et, présentant de loin leur objet ennuyeux,

Du passant qui le fuit semblent suivre les yeux Mille oiseaux effrayans , mille corbeaux funèbres De ces murs désertés habitent les ténèbres.

Là , depuis trente hivers , un hibou retiré Trouvoit contre le jour un refuge assuré.

Des désastres fameux ce messager fidèle

< . Abbaye de Saint-Bernard , dans laquelle l’abbé Armand Bouthillier de Rancé a mis la réforme. (B.)

2. Le cardinal de La Rochefoucauld avoit travaillé à remettre en vigueur les règles monastiques dans les abbayes de Clairvaux , de Saint- Denis, de Sainte-Geneviève, etc

3. Tour très-haute, A cinq lieues de Paris, sur le chemin d’Orléans. (B.j

LE LUTRIN

Sait toujours des malheurs la première nouvelle ;

Et , tout prêt d’en semer le présage odieux ,

Il attendcit la Nuit dans ces sauvages lieux.

Aux cris qu’à son abord vers le ciel il envoie,

Il rend tous ses voisins attristés de sa joie.

La plaintive Progné de douleur en frémit,

Et , dans les bois prochains , Philomèle en gémit.

« Suis-moi, » lui dit la Nuit. L'oiseau plein d’allégresse Reconnolt à ce ton la voix de sa maltresse.

Il la suit : et tous deux , d’un cours précipité ,

De Paris à l’instant abordent la cité;

Là, s’élançant d’un vol que le vent favorise,

Ils montent au sommet de la fatale église.

La Nuit baisse la vue , et , du haut du clocher ,

Observe les guerriers, les regarde marcher.

Elle voit le barbier qui, d’une main légère,

Tient un verre de vin qui rit dans la fougère ’ ;

Et chacun, tour à tour s’inondant de ce jus,

Célébrer , en buvant , Gilotin et Bacchus.

« Ils triomphent , dit-elle , et leur àme abusée Se promet dgns mon ombre une victoire aisée :

Mais allons; il est temps qu’ils connoissent la Nuit. »

A ces mots, regardant le hibou qui la suit,

Elle perce les murs de la voûte sacrée ;

Jusqu’en la sacristie elle s’ouvre une entrée;

Et, dans le ventre creux du pupitre fatal,

Va placer de ce pas le sinistre animal.

Mais les trois champions, pleins de vin et d’audace,

Du Palais cependant passent la grande place ;

Et, suivant de Bacchus les auspices sacrés,

De l’auguste chapelle ils montent les degrés.

Ils atteignoient déjà le superbe portique Où Ribou le libraire1, au fond de sa boutique,

Sous vingt fidèles clefs garde et tient en dépôt L’amas toujours entier des écrits de Haynaut3 :

Quand Boirude , qui voit que le péril approche ,

Les arrête ; et , tirant un fusil de sa poche ,

Des veines d’un caillou * , qu’il frappe au même instant .

Il fait jaillir un feu qui pétille en sortant;

Et bientôt, au brasier d’une mèche enflammée Montre , à l’aide du soufre , une cire allumée.

1 . On appelle verres de fougère ceux dans la composition desquels il entre des cendres de fougère. (Brosserie.)

2. Ribou avoit vendu la Satire des satires par Boursault, et d’autres écrits où les ouvrages de Boileau étoient critiqués.

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