RACONTÉE PAR L’ARIOSTE. PAR LA FONTAINE ET PAR BOUILLON
Monsieur,
Votre gageure’ est sans doute fort plaisante, et j’ai ri de tout mon cœur de la bonne foi avec laquelle votre ami soutient une opinion aussi peu raisonnable que la sienne. Mais cela ne m’a point du tout surpris : ce n’est pas d’aujourd’hui que les plus méchans ouvrages ont trouvé de sincères protecteurs, et que des opiniâtres ont entrepris de combattre la raison à force ouverte. Et , pour ne vous point citer ici d’exemples du commun , il n’est pas que vous n’ayez ouï parler du goût bizarre de cet empereur3 qui préféra les écrits d’un je ne sais quel poète aux ouvrages d’Homère , et qui ne vouloit pas que tous les hommes ensemble , pendant près de vingt siècles, eussent eu le sens commun.
Le sentiment de votre ami a quelque chose d’aussi monstrueux. Et certainement quand je songe à la chaleur avec laquelle il va, le livre à la main, défendre la Joconde de M. Bouillon, il me semble voir Marflse , dans l’Arioste , puisqu’Arioste il y a , qui veut faire confesser à tous les chevaliers errans que cette vieille qu’elle a en croupe est un chef-d’œuvre de beauté. Quoi qu'il en soit, s’il n’y prend garde, son opiniâtreté lui coûtera un peu cher; et quelque mauvais passe-temps qu’il y ait pour lui à perdre cent pistoles, je le plains encore plus de la perte qu’il va faire de sa réputation dans l’esprit des habiles gens.
Il a raison de dire qu’il n’y a point de comparaison entre les deux ouvrages dont vous êtes en dispute , puisqu’il n’y a point de comparaison entre un conte plaisant et une narration froide , entre une invention fleurie et enjouée et une traduction sèche et triste. Voilà en effet la proportion qui est entre ces deux ouvrages. M. de La Fontaine a pris à la vérité son sujet de l’Arioste ; mais en même temps il s’est rendu maître de sa matière : ce n’est point
4 . Peut-être François de La Mothe Le Vayer de Boutigny, auteur du roman de Tarsis et Zèlie.
2. La gageure éloit entre François de Boutigny, qui avoit parié pour La Fontaine, et un sieur de Saint-Gilles, qui avoit parié pour Bouillon.
3. L’empereur Adrien qui, selon DionCassius, préféroit la Thebaïde du poète grec Antiraaque A V Iliade et i l 'Odyssée.
une copie qu’il ait tirée un trait près l’autre sur l’original ; c’est un original qu’il a formé sur l’idée que l’Arioste lui a fournie C’est ainsi que Virgile a imité Homère; Térence, Ménandre; et le Tasse , Virgile. Au contraire , on peut dire de M. Bouillon que c’est un valet timide qui n’oseroit faire un pas sans le congé de son maître , et qui ne le quitte jamais que quand il ne le peut plus suivre. C’est un traducteur maigre et décharné; les plus belles fleurs que l’Arioste lui fournit deviennent sèches entre ses mains; et à tous momens quittant le françois pour s’attacher à l’italien , il n’est ni italien ni françois.
Voilà , à mon avis , ce qu’on doit penser de ces deux pièces. Mais je passe plus avant , et je soutiens que non-seulement la nouvelle de M. de La Fontaine est infiniment meilleure que celle de ce monsieur, mais qu’elle est même plus agréablement contée que celle de l’Arioste. C’est beaucoup dire, sans doute; et je vois bien que par là je vais m’attirer sur les bras tous les amateurs de ce poète. C’est pourquoi vous trouverez bon que je n’avance pas cette opinion, sans l’appuyer de quelques raisons.
Premièrement,’ je ne vois pas par quelle licence poétique l’Àrioste a pu , dans un poème héroïque et sérieux , mêler une fable et un conte de vieille, pour ainsi dire, aussi burlesque qu’est l’histoire de Joconde. « Je sais bien, dit un poète, grand critique, qu'il y a beaucoup de choses permises aux poètes et aux peintres; qu’ils peuvent quelquefois donner carrière à leur imagination , et qu’il ne faut pas toujours les resserrer dans la raison étroite et rigoureuse. Bien loin de leur vouloir ravir ce privilège, je le leur accorde pour eux, et je le demande pour moi. Ce n’est pas à dire toutefois qu’il leur soit permis pour cela de confondre toutes choses; de renfermer dans un même corps mille espèces différentes aussi confuses que les rêveries d’un malade; de mêler ensemble des choses incompatibles ; d’accoupler les oiseaux avec les serpens , les tigres avec les agneaux. » Comme vous voyez , mon sieur, ce poète avoit fait le procès à l’Arioste plus de mille ans avant que l’Arioste eût écrit. En effet . ce corps composé de mille espèces différentes , n’est-ce pas proprement l’image du poème de Roland le furieux î Qu’y a-t-il de plus grave et de plus héroïque que certains endroits de ce poème? Qu’y a-t-il de plus bas et de plus bouffon que d’autres ? Et sans chercher si loin , peut-on rien voir de moins sérieux que l’histoire de Joconde et d’Astolfe? Les aventures de Buscon et de Lazarille 1 ont-elles quelque chose de plus extravagant? Sans mentir, une telle bassesse est bien éloignée du goût de l’antiquité; et qu’auroit-on dit de Virgile, bon Dieu! si, à la descente d’Énée dans l'Italie, il lui avoit fait conter
I . Les Aventures de Lazarille el celles de Buscon sont deux romans espagnols attribués, le premier à Hurtado de Mendoza, qui mourut en <475; le second à Quevedo, fécond et ingénieux auteur, mort en <645.
SUR JOCONDE
par un hôtelier 1 l’histoire de Peau-d’âne , ou les contes de ma Mèrel’Oie, je dis les contes de ma Mère-l’Oie , car l’histoire de Joconde n’est guère d’un autre rang-. Que si Homère a été blâmé dans son Odyssée qui est pourtant un ouvrage tout comique , comme l’a remarqué Aristote’, si , dis-je, il a été repris par de fort habiles critiques pour avoir mêlé dans cet ouvrage l’histoire des compagnons d’Ulysse changés en pourceaux, comme étant indigne de la majesté de son sujet; que diroient ces critiques, s’ils voyaient celle de Joconde dans un poème héroïque? N’auroient-ils pas raison de s’écrier que si cela est reçu , le bon sens ne doit plus avoir de jurisdiction sur les ouvrages d’esprit Ket qu’il ne faut plus parler d’art ni de règles? Ainsi, monsieur, quelque bonne que soit d’ailleurs la Joconde de l’Arioste , il faut tomber d’accord qu’elle n'est pas en son lieu.
Mais examinons un peu cette histoire en elle-même. Sans mentir, j’ai de la peine à souffrir le sérieux avec lequel Arioste écrit un conte si bouffon. Vous diriez que non-seulement c’est une histoire très- véritable, mais que c’est une chose très-noble et trèshéroïque qu’il va raconter; et certes, s’il vouloit décrire les exploits d’un Alexandre ou d’un Charlemagne , il ne débuteroit pas plus gravement :
Astolfo , re de’ Longobardi , quello A eut lascio il fratel monaco il regno ,
Fù nella giovinesxa sua si bello ,
Che mat poch' allri guinsero a quel segno.
N’ avria a fatica un tal fatto a penello Apelle, Zeusi, o se v’è alcun pt'ù degno3.
Le bon messer Ludovico ne se souvenoit pas , ou plutôt ne se soucioit pas du précepte de son Horace :
Ver st bits exponi tragicis res comica non vult '.
Cependant il est certain que ce précepte est fondé sur la pure raison , et que , comme il n’y a rien de plus froid que de conter une chose grande en style bas , aussi n’y a-t-il rien de plus ridicule que de raconter une histoire comique et absurde en termes graves et sérieux, à moins que ce sérieux ne soit affecté tout exprès pour rendre la chose encore plus burlesque. Le secret donc, en contant une chose absurde , est de s’énoncer , d une telle manière que vous fassiez concevoir au lecteur que vous ne croyez pas vous-même la chose que vous lui contez : car alors il aide lui-
1. C’est un hôtelfer qui, dans le chant XXVIll de Roland furieux , raconte l’histoire de Joconde à Rodemont , roi d’Alger, encore tout chagrin de ce que sa maîtresse Doralice lui a préféré Mandricard.