Orlando furioso , cant. XXY1II, Ott. IV
*. Hor., Art poetica , vers 89
même à se décevoir, et ne songe qu’à rire de la plaisanterie agréable d’un auteur qui se joue et ne lui parle pas tout de bon. Et cela est si véritable , qu’on dit même assez souvent des choses qui choquent directement la raison , et qui ne laissent pas néanmoins de passer, à cause qu’elles excitent à rire. Telle est cette hyperbole d’un ancien poète comique, pour se moquer d’un homme qui avoit une terre de fort petite étendue : « Il possèdoit , dit ce poète, une terre à la campagne, qui n’étoit pas plus grande qu’une épître de Lacédémonien. » T a-t-il rien, ajoute un ancien rhéteur 1 , de plus absurde que cette pensée ? Cependant elle ne laisse pas de passer pour vraisemblable , parce qu’elle touche la passion , je veux dire qu’elle excite à rire. Et n’est-ce pas en effet ce qui a rendu si agréables certaines lettres de Voiture, comme celle du brochet et de la carpe , dont l’invention est absurde d’elle-même ; mais dont il a caché les absurdités par l’enjouement de sa narration et par la manière plaisante dont il dit toutes choses? C’est ce que M. de La Fontaine a observé dans sa nouvelle : il a cru que, dans un conte comme celui de Joconde, il ne falloit pas badiner sérieusement. Il rapporte, à la vérité, des aventures extravagantes ; mais il les donne pour telles : partout il rit et il joue; et si le lecteur lui veut faire un procès sur le peu de vraisemblance qu’il y a aux choses qu’il raconte , il ne va pas , comme l’Arioste , les appuyer par des raisons forcées et plus absurdes encore que la chose même ; mais il s’en sauve en riant et en se jouant du lecteur; qui est la route qu’on doit tenir en ces rencontres :
Ridiculum acri
Fortins et melius magnas plerumque secat res.
( Hor . , lib. I , sat. x , v. 44.)
Ainsi , lorsque Joconde , par exemple , trouve sa femme couchée entre les bras d’un valet , il n’y a pas d’apparence que , dans sa fureur, il n’éclate contre elle, ou du moins contre ce valet. Comment est-ce donc que l’Arioste sauve cela? il dit que la violence de l’amour ne lui permet pas de faire déplaisir à sa femme :
Ma , dalV amor che porta , al suo dispetto ,
A IV ingrata moglie, li fu interdetto.
Voilà, sans mentir, un amant bien parfait; et Céladon ni Silvandre ne sont jamais parvenus à ce haut degré de perfection. Si je ne me trompe, c’étoit bien plutôt là une raison, non-seulement pour obliger Joconde à éclater, mais c’en étoit assez pour lui faire poignarder dans la rage sa femme, son valet et soi-même, puisqu’il n’y a point de passion plus tragique et plus violente que la jalousie qui naît d’un extrême amour. Et certainement, si les