Lopgin , Traité du Sublime , cbap. xxxj
SUR JOCONDE
hommes les plus sages et les plus modérés ne sont pas maîtres d’eux-mémes dans la chaleur de cette passion, et ne peuvent s’empêcher quelquefois de s’emporter jusqu'à l’excès pour des sujets fort légers , que devoit faire un jeune homme comme Joconde , dans le premier accès d’une jalousie aussi bien fondée que la sienne ? Étoit-il en état de garder encore des mesures avec une perfide , pour qui il ne pouvoit plus avoir que des sentimens d’horreur et de mépris? M. de La Fontaine a bien vu l’absurdité qui s'ensuivoit de là; il s’est donc bien gardé de faire Joconde amoureux d’un amour romanesque et extravagant; cela ne serviroit de rien ; et une passion comme celle-là n’a point de rapport avec le caractère dont Joconde nous est dépeint, ni avec ses aventures amoureuses. Il l’a donc représenté seulement comme un homme persuadé au fond de la vertu et de l’honnêteté de sa femme. Ainsi, quand il vient à reconnoître l’infidélité de cette femme , il peut fort bien , par un sentiment d’honneur , comme le suppose M . de La Fontaine , n’en rien témoigner , puisqu’il n’y a rien qui fasse plus de tort à un homme d’honneur . en ces sortes de rencontres , que l’éclat :
Tous deux doraoient : dans cet abord Joconde Voulut les envoyer dormir en l’autre monde;
Mais cependant il n’en fit rien ,
Et mon avis est qu’il fit bien.
Le moins de bruit que l’on peut faire En telle affaire Est le plus sûr de la moitié.
Soit par prudence ou par pitié,
Le Romain ne tua personne.
Que si l’Arioste n’a supposé l’extrême amour de Joconde que pour fonder la maladie et la maigreur qui lui vint ensuite , cela n’étoit point nécessaire , puisque la seule pensée d’un affront n’est que trop suffisante pour faire tomber malade un homme de cœur. Ajoutez à toutes ces raisons que l’image d’un honnête homme, lâchement trahi par une ingrate qu’il aime , tel que Joconde nous est représenté dans l'Arioste, a quelque chose de tragique qui ne vaut rien dans un conte pour rire : au lieu que la peinture d’un mari qui se résout à souffrir discrètement les plaisirs de sa femme, comme l’a dépeint M. de La Fontaine, n’a rien que de plaisant et d’agréable; et c’est le sujet ordinaire de nos comédies.
L’Arioste n’a pas mieux réussi dans cet autre endroit où Joconde apprend au roi l’abandonnement de sa femme avec le plus laid monstre de la cour. Il n’est pas vraisemblable que le roi n’en témoigne rien. Que fait donc l’Arioste pour fonder cela? Il dit que Joconde , avant que de découvrir ce secret au roi , le fit jurer sur le saint sacrement ou sur l’Agnus Dei (ce sont ses termes), qu’il ne s’en ressentiroit point. Ne voilà-t-il pas une invention bien
agréable 7 Et le saint sacrement n’est-il pas là bien placé 7 II n’y a que la licence italienne qui puisse mettre une semblable impertitinence à couvert; et de pareilles sottises ne se souffrent point en latin ni en françois. Mais comment est-ce que l’Arioste sauvera toutes les autres absurdités qui s’ensuivent de là? Où est ce que Joconde trouve si vite une hostie sacrée pour faire jurer le roi ? Et quelle apparence qu’un roi s’engage ainsi légèrement à un simple gentilhomme , par un serment si exécrable ? Avouons que M. de La Fontaine s’est bien plus sagement tiré de ce pas par la plaisanterie de Joconde qui propose au roi , pour le consoler de cet accident , l’exemple des rois et des Césars qui avoient souffert un semblable malheur avec une constance toute héroïque ; et peut-on en sortir plus agréablement qu’il ne fait par ces vers?
Mais enfin il le prit en homme de courage,
En galant homme , et , pour le faire court ,
En véritable homme de cour.
Ce trait ne vaut-il pas mieux lui seul que tout le sérieux de l’Arioste? Ce n’est pas pourtant que l’Arioste n’ait cherché le plaisant autant qu’il a pu , et on peut dire de lui ce que Quintilien dit de Démosthène : non displicuisse illi jocos , sed non configure'; qu’il ne fuyoit pas les bons mots , mais qu’il ne les trouvoit pas : car quelquefois de la plus haute gravité de son style il tombe dans des bassesses à peine dignes du burlesque. En effet, qu’y a-t-il de plus ridicule que cette longue généalogie qu’il fait du reliquaire que Joconde reçut, en partant, de sa femme? Cette raillerie contre la religion n’est-elle pas bien en son lieu ? Que peuton voir de plus sale que cette métaphore ennuyeuse, prise de l’exercice des chevaux, de laquelle Astolfe et Joconde se servent pour se reprocher l’un à l’autre leur lubricité? Que peut-on imaginer de plus froid que cette équivoque qu’il emploie à propos du retour de Joconde à Rome ? On croyoit , dit-il , qu’il étoit allé à Rome , et il étoit allé à Corneto :
Credeano che da lor si fosse tolto Per gire a Roma , e gito era a Corneto.
Si M. de La Fontaine avoit mis une semblable sottise dans toute sa pièce , trouveroit-il grâce auprès de ses censeurs ? et une impertinence de cette force n’auroit-elle pas été capable de décrier tout son ouvrage , quelques beautés qu’il eût eues d’ailleurs ? Mais certes il ne falloit pas appréhender cela de lui. Un homme formé, comme je vois bien qu’il l’est, au goût de Térence et de Yirgile, ne se laisse pas emporter à ces extravagances italiennes , et ne s’écarte pas ainsi de la route du bon sens. Tout ce qu’il dit est simple et naturel; et ce que j’estime surtout en lui, c’est une