Inst, orat., lir. VI, chap. ni
SUR JOCONDE
certaine naïveté de langage que peu de gens connoissent , et qui fait pourtant tout l’agrément du discours ; c’est cette naïveté inimitable qui a été tant estimée dans les écrits d’Horace et de Térence, à laquelle ils se sont étudiés particulièrement, jusqu'à rompre pour cela la mesure de leurs vers, comme a fait M. de La Fontaine en beaucoup d’endroits. En effet , c’est ce molle et ce facetum qu’Horace a attribués à Virgile, et qu’Apollon ne donne qu’à ses favoris. En voulez-vous des exemples ?
Marié depuis peu; content, je n’en sais rien.
Sa femme avoit de la jeunesse ,
De la beauté, de la délicatesse;
Il ne tenoit qu’à lui qu’il ne s'en trouvât bien.
S’il eût dit simplement que Joconde vivoit content avec sa femme , son discours auroit été assez froid ; mais par ce doute où il s’embarrasse lui-même, et qui ne veut pourtant dire que la même chose, il enjoue sa narration, et occupe agréablement le lecteur. C’est %insi qu’il faut juger de ces vers de Virgile dans une de ses églogues , à propos de Médée , à qui une fureur d’amour et de jalousie avoit fait tuer ses enfans :
Crudelis mater magis , an puer improbus ille?
Improbus ille puer, crudelis tu quoque mater.
(Ecl. VIII, y. 49, 50.)
Il en est de même encore de cette réflexion que fait M. de La Fontaine, à propos de la désolation que fait paroitre la femme de Joconde, quand son mari est prêt à partir :
Vous autres bonnes gens auriez cru que la dame Une heure après eût rendu l’âme;
Moi qui sais ce que c’est que l’esprit d’une femme , etc.
Je pourrois vous montrer beaucoup d’endroits de la même force; mais cela ne serviroit de rien pour convaincre votre ami. Ces sortes de beautés sont de celles qu’il faut sentir, et qui ne se prouvent point. C’est ce je ne sais quoi qui nous charme, et sans lequel la beauté même n’auroit ni grâce ni beauté. Mais , après tout , c’est un je ne sais quoi ; et si votre ami est aveugle , je ne m’engage pas à lui faire voir clair; et c’est aussi pourquoi vous me dispenserez , s’il vous plaît , de répondre à toutes les vaines objections qu’il vous a faites. Ce seroit combattre des fantômes qui s’évanouissent d’eux-mèmes; et je n’ai pas entrepris de dissiper toutes les chimères qu’il est d’humeur à se former dans l’esprit.
Mais il y a deux difficultés , dites- vous , qui vous ont été proposées par un fort galant homme , et qui sont capables de vous embarrasser. La première regarde l’endroit où ce valet d’hôtellerie trouve le moyen de coucher avec la commune maîtresse d’Astolfe et de Joconde, au milieu de ces deux galans. Cette aventure,
dit-on , paroit mieui fondée dans l’original, parce qu’elle se passe dans une hôtellerie où Astolfe et Joconde viennent d’arriver fraîchement , et d’où ils doivent partir le lendemain ; ce qui est une raison suffisante pour obliger ce valet à ne point perdre de temps, et à tenter ce moyen quelque dangereux qu’il puisse être, pour jouir de sa maîtresse, parce que, s’il laisse échapper cette occasion, il ne pourra plus la recouvrer : au lieu que, dans la nouvelle de M. de La Fontaine , tout ce mystère arrive chez un hôte où Astolfe et Joconde font un assez long séjour. Ainsi ce valet logeant avec celle qu’il aime, et étant avec elle tous les jours, vraisemblablement il pouvoit trouver d’autres voies plus sûres pour coucher avec elle , que celle dont il se sert.
A cela je réponds que si ce valet a recours à celle-ci , c’est qu’il n’en peut imaginer de meilleure , et qu’un gros brutal , tel qu’il nous est représenté par M. de La Fontaine , et tel qu’il devoit être en effet pour faire une entreprise comme celle-là, est fort capable de hasarder tout pour se satisfaire , et n’a pas toute la prudence que pourroit avoir un honnête homme. Il y auroit quelque chose à dire si M. de La Fontaine nous l’avoit représenté comme un amoureux de roman, tel qu’il est dépeint dans l’Arioste qui n’a pas pris garde que ces paroles de tendresse et de passion qu’il lui met dans la bouche sont fort bonnes pour un Tircis , mais ne conviennent pas trop bien à un muletier. Je soutiens en second lieu que la même raison qui, dans l’Arioste, empêche tout un jour ce valet et cette fille de pouvoir exécuter leur volonté, cette même, raison, dis-je, a pu subsister plusieurs jours; et qu’ainsi, étant continuellement observés l'un et l’autre par les gens d’Astolfe et de Joconde , et par les autres valets de l’hOtellerie , il n’est pas dans leur pouvoir d’accomplir leur dessein, si ce n’est la nuit. Pourquoi donc , me direz-vous , M. de La Fontaine n’a- t-il point exprimé cela? Je soutiens qu’il n’étoit point obligé de le faire, parce que cela se suppose aisément de soi-même , et que tout l’artifice de la narration consiste à ne marquer que les circonstances qui sont absolument nécessaires. Ainsi, par exemple, quand je dis qu’un tel est de retour de Rome , je n’ai que faire de dire qu’il y étoit allé , puisque cela s’ensuit de là nécessairement. De même r lorsque, dans la nouvelle de M. de La Fontaine, la fille dit au valet qu’elle ne lui peut pas accorder sa demande , parce que , si elle le faisoit , elle perdroit infailliblement l’anneau qu’Astolfe et Joconde lui avoient promis , il s’ensuit de là infailliblement qu’elle ne lui pouvoit accorder cette demande sans être découverte , autrement l’anneau n’auroit couru aucun risque.
Qu’étoit-il donc besoin que M. de La Fontaine allât perdre en paroles inutiles le temps qui est si cher dans une narration? On me dira peut-être que M. de La Fontaine, après tout, n’avoit que faire de changer ici l’Arioste. Mais qui ne voit, au contraire, que par là il a évité une absurdité manifeste? C’est à savoir ce
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marché qu’Astolfe et Joconde font avec leur hôte , par lequel ce père vend sa fille à beaux deniers comptant. En effet , ce marché n’a-t-il pas quelque chose de choquant ou plutôt d’horrible ? Ajoutez que dans la nouvelle de M. de La Fontaine, Astolfe et Joconde sont trompés bien plus plaisamment, parce qu’ils regardent tous deux cette fille qu’ils ont abusée comme une jeune innocente à qui ils ont donné , comme il dit ,
La première leçon du plaisir amoureux.
Au lieu que dans l’Arioste , c’est une infâme qui va courir le pays avec eux , et qu’ils ne sauroient regarder que comme une abandonnée.
Je viens à la seconde objection. 11 n’est pas vraisemblable, vous a-t-on dit, que, quand Astolfe et Joconde prennent résolution de courir ensemble le pays , le roi , dans la douleur où il est , soit le premier qui s’avise d’en faire la proposition; et il semble que l’Arioste ait mieux réussi de la faire faire par Joconde. Je dis que c’est tout le eontraire , et qu'il n’y a point d’apparence qu’un simple gentilhomme fasse à un roi une proposition si étrange que celle d’abandonner son royaume , et d’aller exposer sa personne en des pays éloignés, puisque même la seule pensée en est coupable ; au lieu qu’il peut fort bien tomber dans l’esprit d’un roi qui se voit sensiblement outragé en son honneur , et qui ne sauroit plus voir sa femme qu’avec chagrin, d’abandonner sa cour pour quelque temps , afin de s’ôter de devant les yeux un objet qui ne lui peut causer que de l’ennui.
Si je ne me trompe, monsieur, voilà vos doutes assez bien résolus. Ce n’est pas pourtant que de là je veuille inférer que M. de La Fontaine ait sauvé toutes les absurdités qui sont dans l’histoire de Joconde ; il y auroit eu de l’absurdité à lui-même d’y penser. Ce seroit vouloir extravaguer sagement , puisqu’en effet toute cette histoire n’est autre chose qu’une extravagance assez ingénieuse , continuée depuis un bout jusqu’à l’autre. Ce que j’en dis n’est seulement que pour vous faire voir qu’aux endroits où il s’est écarté de l’Arioste , bien loin d’avoir fait de nouvelles fautes , il a rectifié celles de cet auteur. Après tout , néanmoins , il faut avouer que c’est à l’Arioste qu’il doit sa principale invention. Ce n’est pas que les choses qu’il a ajoutées de lui-même ne pussent entrer en parallèle avec tout ce qu’il y a de plus ingénieux dans l’histoire de Joconde. Telle est l’invention du livre blanc que nos deux aventuriers emportèrent pour mettre les noms de celles qui ne seroient pas rebelles à leurs vœux; car cette badinerie me semble bien aussi agréable que tout le reste du conte. Il n’en faut pas moins dire de cette plaisante contestation qui s’émeut entre Astolfe et Joconde pour le pucelage de leur commune maltresse, qui n’étoit pourtant que les restes d’un valet; mais, monsieur, je ne veux point chicaner mal à propos. Donnons, si vous voulez, à
l’Arioste toute la gloire de l’invention . ne lui dénions pas le prix qui lui est justement dû pour l’élégance, la netteté et la brièveté inimitable avec laquelle il dit tant de choses en si peu de mots; ne rabaissons point malicieusement, en faveur de notre nation, le plus ingénieux auteur des derniers siècles : mais que les grâces et les charmes de son esprit ne nous enchantent pas de telle sorte qu’elles nous empêchent de voir les fautes de jugement qu’il a faites en plusieurs endroits; et quelque harmonie de vers dont il nous frappe l’oreille, confessons que M. de La Fontaine, ayant compté plus plaisamment une chose très-plaisante, il a mieux compris l’idée et le caractère de la narration.
Après cela, monsieur, je ne pense pas que vous voulussiez exiger de moi de vous marquer ici exactement tous les défauts qui sont dans la pièce de M. Bouillon. J’aimerois autant être condamné à faire l’analyse exacte d’une chanson du pont Neuf par les règles de la Poétique d’Aristote. Jamais style ne fut plus vicieux que le sien, et jamais style ne fut plus éloigné de celui de M. de La Fontaine. Ce n’est pas, monsieur, que je veuille faire passer ici l’ouvrage de M. de La Fontaine pour un ouvrage sans défauts : je le tiens assez galant homme pour tomber d’accord luimême des négligences qui s’y peuvent rencontrer : et où ne s’en renconfre-t-il point ? Il suffit , pour moi , que le bon y passe infiniment le mauvais, et c’est assez pour faire un ouvrage excellent :
Ergo ubi plura nitent in carminé , non ego paucit Offendar macuiis.
Il n’en est pas ainsi de M. Bouillon : c’est un auteur sec et aride; toutes ses expressions sont rudes et forcées, il ne dit jamais rien qui ne puisse être mieux dit; et bien qu’il bronche à chaque ligne, son ouvrage est moins à blâmer pour les fautes qui y sont, que pour l’esprit et le génie qui n’y est pas. Je ne doute point que vos sentimens en cela ne soient d’accord avec les miens. Mais s'il vous semble que j’aille trop avant, je veux bien , pour l’amour de vous , faire un effort , et en examiner seulement une page.
Astolfe, roi de Lombardie,
A qui son frère plein de vie Laissa l’empire glorieux,
Pour se faire religieux,
Naquit d’une forme si belle,
Que Zeuxis et le grand Apelle,
De leur docte et fameux pinceau,
N’ont jamais rien fait de si beau.
Que dites-vous de cette longue période? N'est-ee pas bien entendre la manière de conter, qui doit être simple et coupée, que
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de commencer une narration en vers par un enchaînement de paroles à peine supportable dans l’exorde d’une oraison ?
A qui son frère plein de vie....
Plein de vie est une cheville, d’autant plus qu’il n’est pas du texte. M. Bouillon l’a ajouté de sa grâce; car il n’y a point en cela de beauté qui l’y ait contraint.
Laissa l’empire glorieux....
Ne semble-t-il pas que, selon M. Bouillon, il y a un empire particulier des glorieux, comme il y a un empire des Ottomans et des Romains; et qu’il a dit l’empire glorieux, comme un autre dirait l’empire ottoman? Ou bien il faut tomber d’accord que le mot de glorieux en cet endroit-là est une cheville , et une cheville grossière et ridicule.
Pour se faire religieux....
Cette manière de parler est basse , et nullement poétique.
Naquit d’une forme si belle....
Pourquoi naquit? N’y a-t-il pas des gens qui naissent fort beaui, et qui deviennent fort laids dans la suite du temps? Et, au contraire, n’en voit-on pas qui viennent fort laids au monde, et que l’âge ensuite embellit?
Que Zeuxis et le grand Apelle....
On peut bien dire qu’Apelle étoit un grand peintre; mais qui a jamais dit le grand Apelle? Cette épithète de grand tout simple ne se donne jamais qu’à des conquérans et à nos saints. On peut bien appeler Cicéron le grand orateur ; mais il seroit ridicule de dire le grand Cicéron , et cela auroit quelque chose d’enflé et de puéril. Mais qu’a fait ici le pauvre Zeuxis pour demeurer sans épithète, tandis qu’Apelle est le grand Apelle? Sans mentir, il est bien malheureux que la mesure du vers ne l’ait pas permis, car il auroit été du moins le brave Zeuxis.
De leur docte et fameux pinceau N’ont jamais rien fait de si beau.
Il a voulu exprimer ici la pensée de l’Arioste , que quand Zeuxis et Apelle auroient épuisé tous leurs efforts pour peindre une beauté douée de toutes les perfections, cette beauté n'auroit pas égalé celle d’Astolfe. Mais qu’il y a mal réussi ! et que cette façon de parler est grossière! « N’ont jamais rien fait de si beau de leur pinceau. »
Mais si sa grâce sans pareille...
Sans pareille est là une cheville; et le poète n’a pas pu dire
cela d’Astolfe, puisqu’il déclare dans la suite qu’il y avoit un homme au monde plus beau que lui ; c’est à savoir Joconde.
Étoit du monde la merveille.,..
Cette transposition ne peut se souffrir.
Ni les avantages que donne Le royal éclat de son sang....
Ne diriez-vous pas que le sang des Astolfes de Lombardie est ce qui donne ordinairement de l’éclat? il falloit dire : « Ni les avantages que lui donnoit le royal éclat de son sang. »
Dans les italiques provinces.. -
Cette manière de parler' sent le poërae épique, où même elle ne seroit pas fort bonne , et ne vaut rien du tout dans un conte , où les façons de parler doivent être simples et naturelles.
Élevoient au-dessus des anges....
Pour parler françois , il falloit dire : « Élevoient au-dessus de ceux des anges. »
Au prix des charmes de son corps.
De son cobps est dit bassement pour rimer. Il falloit dire de sa