BEAUTÉ
Si jamais il avoit vu naître....
Naître est maintenant aussi peu nécessaire qu’il l’étoit tantôt.
Rien qui fût comparable à lui...
Ne voilà-t-il pas un joli vers?
Sire, je crois que le soleil Ne voit rien qui vous soit pareil ,
Si ce n’est mon frère Joconde Qui n’a point de pareil au monde.
Le pauvre Bouillon s’est terriblement embarrassé dans ces termes de pareil et de sans pareil. Il a dit là-bas que la beauté d’Astolfe n’a point de pareille : ici il dit que c’est la beauté de Joconde qui est sans pareille : de là il conclut que la beauté sans pareille du roi n’a de pareille que la beauté sans pareille de Joconde. Mais , sauf l’honneur de l’Arioste que M. Bouillon a suivi en cet endroit, je trouve ce compliment fort impertinent, puisqu’il n’est pas vraisemblable qu’un courtisan aille de but en blanc dire à un roi qui se pique d’être le plus bel homme de son siècle : «J’ai un frère plus beau que vous. » M. de La Fontaine a bien fait d’éviter cela, et de dire simplement que ce courtisan prit cette occasion de louer la beauté de son frère, sans l’élever néanmoins audessus de celle du roi.
SUR JOCONDE
Comme vous voyez , monsieur, il n’y a pas un vers où il n’y ait quelque chore à reprendre, et que Quintilius1 n’envoyât rebattre sur l’enclume.
Mais en voilà assez ; et quelque résolution que j’aie prise d’examiner la page entière, vous trouverez bon que je me fasse grâce à moi-même et que'je ne passe pas plus avant. Et que seroit-ce, bon Dieu! si j’allois rechercher toutes les impertinences de cet ouvrage, les mauvaises façons de parler, les rudesses, les incongruités , les choses froides et platement dites qui s’y rencontrent partout? Que dirions-nous de ces murailles dont les ouvertures bâillent, de ces erremens qu’Astolfe et Joconde suivent dans les pays flamands? Suivre des erremens! juste ciel! quelle langue est-ce là! Sans mentir, je suis honteux pour M. de La Fontaine de voir qu’il ait pu être mis en parallèle avec un tel auteur; mais je suis encore plus honteux pour votre ami. Je le trouve bien hardi, sans doute, d’oser ainsi hasarder cent pistoles sur la foi de son jugement. S’il n’a point de meilleure caution , et qu’il fasse souvent de semblables gageures , il est au hasard de se ruiner.
Voilà, monsieur, la manière d’agir ordinaire des demi-critiques, de ces gens , dis-je , qui , sous l’ombre d’un sens commun tourné pourtant à leur mode, prétendent avoir droit de juger souverainement de toutes choses, corrigent, disposent, réforment, louent, approuvent, condamnent tout au hasard. J’ai peur que votre ami ne soit un peu de ce nombre. Je lui pardonne cette haute estime qu’il fait de la pièce de M. Bouillon ; je lui pardonne même d’avoir chargé sa mémoire de toutes les sottises de cet ouvrage; mais je ne lui pardonne pas la confiance avec laquelle il se persuade que tout le monde confirmera son sentiment. Pense-t-il donc que trois des plus galans hommes Je France aillent, de gaieté de cœur, se perdre d’estime dans l’esprit des habiles gens, pourlui faire gagnercent pistoles? Et depuisMidas , d’impertinente mémoire , s’est-il trouvé personne qui ait rendu un jugement aussi absurde que celui qu’il attend d’eux?
Mais, monsieur, il me semble qu’il y a assez longtemps que je vous entretiens; et ma lettre pourrait enfin passer pour une dissertation préméditée. Que voulez-vous? c’est que votre gageure me tient au cœur ; et j’ai été bien aise devons justifier à vousmême le droit que vous avez sur les cent pistoles de votre ami. J’espère que cela servira à vous faire voir avec combien de passion je suis, etc.