‹ Œuvres complètes de BoileauChapitre 214 sur 492 · COMPOSÉ EN · texte numérisé non relu

COMPOSÉ EN

Le dialogue qu'on donne ici au public a été composé à l’occa sion de cette prodigieuse multitude de romans qui parurent vers le milieu du siècle précédent, et dont voici en peu de mots l'origine. Honoré d’Urfé1, homme de fort grande qualité dans le Lyonnois, et très-enclin à l'amour, voulant faire valoir un grand nombre de vers qu’il avoit composés pour ses maîtresses , et rassembler en un corps plusieurs aventures amoureuses qui lui étoient arrivées, s’avisa d'une invention très-agréable. Il feignit que dans le Forez , petit pays contigu à la Limagne d’Auvergne , il y avoit eu , du temps de nos premiers rois , une troupe de bergers et <ie bergères qui habitoient sur les bords de la rivière du Lignon , et qui , assez accommodés des biens de la fortune, ne laissoient pas néanmoins, par un simple amusement, et pour leur seul plaisir, de mener paître eux-mêmes leurs troupeaux. Tous ces bergers et toutes ces bergères étant d’un fort grand loisir, l’amour, comme on le peut penser , et comme il le raconte lui-même , ne tarda guère à les y venir troubler, et produisit quantité d’événemens considérables. D’Urfé y fit arriver toutes ces aventures, parmi lesquelles il en mêla beaucoup d’autres , et enchâssa les vers dont j’ai parlé, qui, tout méchans qu’ils étoient, ne laissèrent pas d’être soufferts , et de passer à la faveur de l’art avec lequel il les mit en œuvre : car il soutint tout cela d’une narration également vive et fleurie, de fictions très-ingénieuses et de caractères aussi finement imaginés qu’agréablement variés et bien suivis. Il composa ainsi un roman qui lui acquit beaucoup de réputation, et qui fut fort estimé , même des gens du goût le plus exquis ; bien que la morale en fût fort vicieuse, ne prêchant que l’amour et la mol-

I . Honoré d'Urfé naquit à Marseille en 1567, d'une famille noble du Forez. Il mourut en Piémont en 1625, 4gé de cinquante-huit ans. II n’est fameux que par son roman de l 'Astrée; mais il composa aussi des éptlres morales , un poeme intitulé la Savoisiade , etc. On ne doit pas confondre ses écrits avec ceux de son frère aîné, Anne d’Urfé, qui a fait cent quarante sonnets, et imité la Jérusalem délivrée, du Tasse.

LES HÉROS DE ROMANS. 309

lesse , et allant quelquefois jusqu’à blesser un peu la pudeur. Il en fit quatre volumes qu’il intitula Astrée, du nom de la plus belle de ses bergères; et sur ces entrefaites étant mort, Baro, son ami1 , et , selon quelques-uns , son domestique , en composa sur ses mémoires un cinquième tome qui en formoit la conclusion , et qui ne fut guère moins bien reçu que les quatre autres volumes. Le grand succès de ce roman échauffa si bien les beaux esprits d’alors, qu’ils en firent à son imitation quantité de semblables, dont il y en avoit même de dix et de douze volumes; et ce fut quelque temps comme une espèce de débordement sur le Parnasse. On vantoit surtout ceux de Gomberville 1 , de La Calprenède3 , de Desmarets 4 et de Scudéri s. Mais ces imitateurs s’efforçant mal à propos d’enchérir sur leur original, et prétendant ennoblir ses caractères, tombèrent, à mon avis, dans une trèsgrande puérilité; car, au lieu de prendre, comme lui, pour leurs héros, des bergers occupés du seul soin de gagner le cœur de leurs maîtresses , ils prirent , pour leur donner cette étrange occupation, non-seulement des princes et des rois, mais les plus fameux capitaines de l’antiquité , qu’ils peignirent pleins du même esprit que ces bergers , ayant à leur exemple fait comme une espèce de vœu de ne parler jamais et de n’entendre jamais parler que d’amour. De sorte qu’au lieu que d’Urfé dans son Astrée, ‘de bergers très-frivoles avoit fait des héros de roman considérables, ces auteurs, au contraire, des héros les plus considérables de l’histoire firent des bergers très-frivoles , et quelquefois même des bourgeois*, encore plus frivoles que ces bergers. Leurs ouvrages néanmoins ne laissèrent pas de trouver un nombre infini d’admirateurs, et eurent longtemps une fort grande vogue. Mais ceux qui s’attirèrent le plus d’applaudissemens , ce furent le Cyrus et la Clilie de Mlle de Scudéri , sœur de l’auteur du même nom. Cependant non-seulement elle tomba dans la même puérilité , mais

< . Balthasar Baro, né en <600 à Valence, en Dauphiné, reçu à l'Académie françoise avant <631 , mort en <650. 11 avoit été l’ami, le secrétaire, le commensal de d’Urfé. 11 fil parotlre en <627 la quatrième partie de V. étirée avec une cinquième composée par lui sur les mémoires du premier auteur. Baro a laissé aussi des odes et neuf pièces de théâtre , entre lesquelles on distinguoit autrefois Parthénie.

2. Gomberville est auteur de Polexandre et de quelques autres romans.

3. Les romans de La Calprenède sont Cassandrc , Cléopâtre et Fara-

mond.

4. Desmarets de Saint-Sorlin a fait entre autres ouvrages le roman à’ Ariane, trois vol. in-12. Ses autres productions sont la comédie des Pitionnairet , etc.

5. Les romans de Mlle de Scudéri sont Cyrus, Clelie, Almahide, etc.

6. Les auteurs de ces romans, sous le nom de ces héros, peignoient quelquefois le caractère de leurs amiB particuliers, gens de peu de conséquence. (B.)

LES HÉROS DE ROMANS

elle la poussa encore à un plus grand excès. Si bien qu’au lieu de représenter, comme elle devoit, dans la personne de Cyrus, un roi promis par les prophètes , tel qu’il est exprimé dans la Bible, ou , comme le peint Hérodote , le plus grand conquérant que l’on eût encore vu , ou enfin tel qu’il est figuré dans Xénophon qui a fait aussi bien qu’elle un roman 1 de la vie de ce prince ; au lieu , dis-je, d’en faire un modèle de toute perfection, elle en composa un Artamène plus fou que tous les Céladons et tous les Sylvandres’, qui n’est occupé que du seul soin de sa Mandane, qui ne sait du matin au soir que lamenter, gémir et filer le parfait amour. Elle a encore fait pis dans son autre roman intitulé Clélie , où elle représente tous les héros de la république romaine naissante , les Horatius Codés, les Mutius Scévola , les Clélie , les Lucrèce, les Brutus, encore plus amoureux qu’Artamène, ne s’occupant qu’à tracer des cartes géographiques d’amour3, qu’à se proposer les uns aux autres des questions et des énigmes galantes; en un mot , qu’à faire tout ce qui paroît le plus opposé au caractère et à la gravité héroïque de ces premiers Romains.

Comme j’étois fort jeune dans le temps que tous ces romans, tant ceux de Mlle de Scudéri, que ceux de La Calprenède et de tous les autres , faisoient le plus d’éclat , je les lus , ainsi que les lisoit tout le monde, avec beaucoup d’admiration; et je les regardai comme des chefs-d’œuvre de notre langue. Mais enfin mes années étant accrues , et la raison m’ayant ouvert les yeux , je reconnus la puérilité de ces ouvrages. Si bien que l’esprit satirique commençant à dominer en moi, je ne me donnai point de repos que je n’eusse fait contre ces romans un dialogue à la manière de Lucien , où j’attaquois non-seulement leur peu de solidité , mais leur afféterie précieuse de langage, leurs conversations vagues et frivoles , les portraits avantageux faits à chaque bout de champ de personnes de très-médiocre beauté et quelquefois même laides par excès, et tout ce long verbiage d’amour qui n’a point de fin. Ce- - pendant, comme Mlle de Scudéri étoit alors vivante, je me contentai de composer ce dialogue dans ma tète ; et bien loin de le faire imprimer , je gagnai même sur moi de ne point l’écrire , et de ne point le laisser voir sur le papier , ne voulant pas donner ce chagrin à une fille qui , après tout , avoit beaucoup de mérite , et qui, s’il en faut croire tous ceux qui l’ont connue, nonobstant la mauvaise morale enseignée dans ses romans , avoit encore plus de probité et d’honneur que d’esprit. Mais aujourd’hui qu’enfm la mort l’a rayée du nombre des humains, elle et tous les autres compositeurs de romans , je crois qu’on ne trouvera pas mauvais que je donne au public mon dialogue, tel que je l’ai retrouvé dans ma mémoire. Cela me paroît d’autant plus nécessaire, qu’en ma

Page 1