‹ Œuvres complètes de BoileauChapitre 216 sur 492 · DIALOGUE · texte numérisé non relu

DIALOGUE

minos, sortant du lieu où il rend la justice, proche le palais de Pluton. — Maudit soit l’impertinent harangueur qui m’a tenu toute la matinée 1 il s’agissoit d’un méchant drap qu’on a dérobé à un savetier , en passant le fleuve ; et jamais je n’ai tant ouï parler d’Aristote. Il n’y a point de loi qu’il ne m’ait citée.

Pluton. — Vous voilà bien en colère, Minos. hinos. — Ah 1 c’est vous , roi des enfers. Qui vous amène? pluton. — Je viens ici pour vous en instruire; mais auparavant peut-on savoir quel est cet avocat qui vous a si doctement ennuyé ce matin? Est-ce que Huot et Martinet sont morts?

minos. — Non , grâce au ciel ; mais c’est un jeune mort qui a été sans doute à leur école. Bien qu’il n’ait dit que des sottises , il n’en a avancé pas une qu’il n’ait appuyée de l’autorité de tous les anciens ; et quoiqu’il les fît parler de la plus mauvaise grâce du monde , il leur a donné à tous , en les citant , de la galanterie , de la gentillesse et de la bonne grâce. « Platon dit galamment dans son limée. Sénèque est joli dans son Traité des Bienfaits. Ésope a bonne grâce dans un de ses apologues '. » pluton. — Vous me peignez là un maître impertinent; mais pourquoi le laissiez-vous parler si longtemps? Que ne lui imposiez-vous silence ?

4 . Manières de parler de ce temps-là , fort communes dans le barreau. (B.)

LES HÉROS DE ROMANS

minos. — Silence , lui I c’est bien un homme qu'on puisse faire taire quand il a commencé à parler ! J’ai eu beau faire semblant vingt fois de me vouloir lever de mon siège; j’ai eu beau lui crier : « Avocat , concluez , de grâce ; concluez , avocat. » Il a été jusqu’au bout, et a tenu à lui seul toute l’audience. Pour moi, je ne vis jamais une telle fureur de parler; et si ce désordre- là continue , je crois que je serai obligé de quitter la charge.

pluton. — Il est vrai que les morts n’ont jamais été si sots qu’aujourd’hui. Il n’est pas venu ici depuis longtemps une ombre qui eût le sens commun ; et , sans parler des gens de palais , je ne vois rien de si impertinent que ceux qu’ils nomment gens du monde. Ils parlent tous un certain langage qu’ils appellent galanterie; et quand nous leur témoignons, Proserpine et moi, que cela nous choque, ils nous traitent de bourgeois, et disent que nous ne sommes pas galans. On m’a assuré même que cette pestilente galanterie avoit infecté tous les pays infernaux , et même les champs Élysées ; de sorte que les héros et surtout les héroïnes qui les habitent , sont aujourd’hui les plus sottes gens du monde , grâce à certains auteurs qui leur ont appris, dit -on, ce beau langage, et qui en ont fait des amoureux transis. A vous dire le vrai , j’ai bien de la peine à le croire. J’ai bien de la peine , dis-je , à m’imaginer que les Cyrus et les Alexandre soient devenus tout à coup, comme on veut me le faire entendre, des Thyrsis et des Céladon. Pour m’en éclaircir donc moi-même par mes propres yeux, j’ai donné ordre qu’on fît venir ici aujourd’hui des champs Élysées , et de toutes les autres régions de l’enfer , les plus célèbres d’eqtre ces héros; et j’ai fait préparer pour les recevoir ce grand salon , où vous voyez que sont postés mes gardes. Mais où est Rhadamante?

minos. — Qui? Rhadamante? il est allé dans le Tartare pour y voir entrer un lieutenant criminel 1 , nouvellement arrivé de l’autre monde , où il a , dit-on , été , tant qu’il a vécu , aussi célèbre par sa grande capacité dans les affaires de judicature , que diffamé par son excessive avarice.

pluton. — N’est-ce pas celui qui pensa se faire tuer une seconde fois , pour une obole qu’il ne voulut pas payer à Caron en passant le fleuve?

minos. — C’est celui-là même. Avez-vous vu sa femme? c’étoit une chose à peindre que l’entrée qu’elle lit ici. Elle étoit couverte d’un linceul de satin.

pluton. — Comment? de satin? Voilà une grande magnificence.

minos. — Au contraire , c’est une épargne : car tout cet accou-

t. Le lieutenant criminel Tardieu et sa femme avoient été assassinés à Paris la même année que je Ils ce dialogue, c’est â savoir en •084. (B.)

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trement n’étoit autre chose que trois thèses cousues ensemble, dont on avoit fait présent à son mari en l'autre monde. O la vilaine ombre ! Je crains qu’elle n’empeste tout l’enfer. J’ai tous les jours les oreilles rebattues de ses larcins. Elle vola avant-hier la quenouille de Clothon; et c’est elle qui avoit dérobé ce drap, dont on m’a tant étourdi ce matin , à un savetier qu'elle attendoit au passage. De quoi vous êtes-vous avisé de charger les enfers d’une si dangereuse créature?

pluton. — Il falloit bien qu’elle suivît son mari. Il n’auroit pas été bien damné sans elle. Mais, à propos de Rhadamante. le voici lui-même , si je ne me trompe , qui vient à nous. Qu’a-t-il? Il paroît tout effrayé ?

rhadamante. — Puissant roi des enfers, je viens vous avertir qu’il faut songer tout de bon à vous défendre, vous et votre royaume. Il y a un grand parti formé contre vous dans le Tartare. Tous les criminels, résolus de ne plus vous obéir, ont pris les armes. J’ai rencontré là-bas Prométhée avec son vautour sur le poing. Tantale est ivre comme une soupe ; Iiion a violé une Furie ; et Sisyphe , assis sur son rocher , exhorte tous ses voisins à secouer le joug de votre domination.

minos. — O les scélérats t il y a longtemps que je prévoyois ce malheur.

pluton. — Ne craignez rien, Minos. Je sais bien le moyen de les réduire. Mais ne perdons point de temps. Qu’on fortifie les avenues. Qu’on redouble la garde de mes Furies. Qu’on arme toutes les milices de l’enfer. Qu’on lâche Cerbère. Vous, Rhadamante , allez-vous-en dire à Mercure qu’il nous fasse venir l’artillerie de mon frère Jupiter. Cependant vous , Minos , demeurez avec moi. Voyons nos héros , s’ils sont en état de nous aider. J’ai été bien inspiré de les mander aujourd’hui. Mais quel est ce bonhomme qui vient à nous , avec son bâton et sa besace ? Ha ! c’est ce fou de Diogène. Que viens-tu chercher ici?

diogène. — J’ai appris la nécessité de vos affaires; et, comme votre fidèle sujet , je viens vous offrir mon bâton. pluton. — Nous voilà bien forts avec ton bâton. diogène. — Ne pensez pas vous moquer. Je ne serai peutêtre pas le plus inutile de tous ceux que vous avez envoyé cher cher.

pluton. — Eh quoi 1 nos héros ne viennent-ils pas? diogène. — Oui, je viens de rencontrer une troupe de fous là-bas. Je crois que ce sont eux. Est-ce que vous avez envie de donner le bal?

pluton. — Pourquoi le bal?

diogène. — C’est qu’ils sont en fort bon équipage pour danser. Ils sont jolis , ma foi ; je n’ai jamais rien vu de si dameret ni de si galant.

pluton. — Tout beau , Diogène. Tu te mêles toujours de railler.

BOILKAU IA

LES HEROS DE ROMANS

Je n’aime point les satiriques. Et puis ce sont des héros , pour lesquels on doit avoir du respect.

diogène. — Vous en allez juger vous-même tout à l’heure; car je les vois déjà qui paroissent. Approchez , fameux héros , et vous aussi, héroïnes encore plus fameuses, autrefois l’admiration de toute la terre. Voici une belle occasion de vous signaler. Venez ici tous en foule.

pluton. — Tais-toi. Je veux que chacun vienne l’un après l’autre, accompagné tout au plus de quelqu’un de ses confidens. Mais avant tout, Minos, passons, vous et moi, dans ce salon que j’ai fait, comme je vous ai dit, préparer pour les recevoir, et où j’ai ordonné qu’on mît nos sièges , avec une balustrade qui nous sépare du reste de l’assemblée. Entrons. Bon. Voilà tout disposé ainsi que je le souhaitois. Suis-nous , Diogène , j’ai besoin de toi pour nous dire le nom des héros qui vont arriver. Car de la manière dont je vois que tu as fait connoissance avec eux , personne ne me peut mieux rendre ce service que toi. diogène. — Je ferai de mon mieux.

pluton. — Tiens-toi donc ici près de moi. Vous, gardes, au moment que j’aurai interrogé ceux qui seront entrés , qu’on les fasse passer dans les longues et ténébreuses galeries qui sont adossées à ce salon, et qu’on leur dise d’y aller attendre mes ordres. Asseyons-nous. Qui est celui qui vient le premier de tous , nonchalamment appuyé sur son écuyer î diogène. — C’est le grand Cyrus.

pluton. — Quoi ! ce grand roi qui transféra l’empire des Mèdes aux Perses, qui a tant gagné de batailles? De son temps le3 hommes venoient ici tous les jours par trente et quarante mille. Jamais personne n’y en a tant envoyé.

diogène. — Au moins ne l’allez pas appeler Cyrus. pluton. — Pourquoi?

diogène. — Ce n’est plus son nom. Il s’appelle maintenant Artamène.

pluton. — Artamène 1 et où a-t-il pêché ce nom-là? Je ne me souviens point de l’avoir jamais lu.

diogène. — Je Vois bien que vous ne savez pas son histoire. pluton. — Qui? moi? Je sais aussi bien mon Hérodote qu’un autre.

diogène. — Oui ; mais avec tout cela , diriez-vous bien pourquoi Cyrus a tant conquis de provinces, traversé l’Asie, la Médie, l’Hyrcanie, la Perse , et ravagé enfin plus de la moitié du monde?

pluton. — Belle demande ! c'est que c’étoit un prince ambitieux , qui vouloit que toute la terre lui fût soumise.

diogène. — Point du tout. C’est qu’il vouloit délivrer sa princesse , qui avoit été enlevée.

pluton. — Quelle princesse ?

diogène. — Mandane.

LES HÉROS DE ROMANS

plüton. — Mandane?

diogène. — Oui , et savez-vous combien elle a été enlevée de fois? plüton. — Où veux-tu que je l’aille chercher? diogène. — Huit fois.

minos. — Voilà une beauté qui passe par bien des mains. diogène. — Cela est vrai; mais tous ses ravisseurs étoient les scélérats du monde les plus vertueux. Assurément ils n’ont pas osé lui toucher.

plüton. — J’en doute. Mais laissons là ce fou de Diogène. H faut parler à Cyrus lui-mêine. Eh bien! Cyrus, il faut combattre. Je vous ai envoyé chercher pour vous donner le commaudement de mes troupes. Il ne répond rien t Qu’a-t-il ? Vous diriez qu’il ne sait où il est.

cyrus. — Eh ! divine princesse 1 plüton. — Quoi?

cyrus. — Ah ! injuste Mandane !

plüton. — Plaît-il?

cyrus. — Tu me flattes, trop complaisant Féraulas. Es-tu si peu sage que de penser que Mandane , l’illustre Mandane , puisse jamais tourner les yeux sur l’infortuné Artamène ? Aimons-la toutefois; mais aimerons-nous une cruelle? Servirons-nous une insensible? Adorerons -nous une inexorable? Oui, Cyrus, il faut aimer une cruelle. Oui , Artamène , il faut servir une insensible. Oui, fils de Cambyse, il faut adorer l’inexorable fille de Cyaxare'. plüton. — Il est fou. Je crois que Diogène a dit vrai. diogène. — Vous voyez bien que vous ne saviez pas son histoire. Mais faites approcher son écuyer Féraulas; il ne demande pas mieux que de vous la conter ; il sait par cœur tout ce qui s’est passé dans l’esprit de son maître , et a tenu un registre exact de toutes les paroles que son maître a dites en lui-même depuis qu’il est au monde , avec un rouleau de ses lettres qu’il a toujours dans sa poche. A la vérité , vous êtes en danger de bâiller un peu ; car ses narrations ne sont pas fort courtes. plüton. — Oh 1 j’ai bien le temps de cela I cyrus. — Mais, trop engageante personne.... plüton. — Quel langage 1 A-t-on jamais parlé de la sorte? Mais dites- moi, vous, trop pleurant Artamène, est-ce que vous n’avez pas envie de combattre ?

cyrus. — Eh t de grâce , généreux Plüton , souffrez que j’aille entendre l’histoire d'Aglatidas et d’Amestris, qu’on me va conter. Rendons ce devoir à deux illustres malheureux. Cependant voici le fidèle Féraulas que je vous laisse , qui vous instruira positivement de l’histoire de ma vie , et de l’impossibilité de mon bonheur.

plüton. — Je n’en veux point être instruit, moi. Qu’on me chasse ce grand pleureux.

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