HORATIUS COCLÈS
« Et Phénisse même publie Qu’il n'est rien si beau que Clélie. »
l . Chanson du Savoyard , alors i la mode. (B.)
LES HÉROS DE ROMANS
minos. — Il se ravit dans son chant.
pluton. — Oh ! qu’il s’en aille dans mes galeries chercher, s’il veut un nouvel écho. Qu’on l’emmène.
hohatius coclès , s'en allant et toujours chantant.
« Et Phénisse même publie Qu’il n’est rien si beau que Clélie. »
pluton. — Le fou ! le fou ! Ne viendra-t-il point à la fin une personne raisonnable ?
diooène. — Vous allez avoir bien de la satisfaction; car je vois entrer la plus illustre de toutes les dames romaines , cette Clélie qui passa le Tibre à la nage , pour se dérober du camp de Porsenna, et dont Horatius Coclès, comme vous venez de le voir, est amoureux.
ploton. — J’ai cent fois admiré l'audace de cette fille dans Tite Live ; mais je meurs de peur que Tite Live n’ait encore menti. Qu’en dis-tu , Diogène ?
diogène. — Écoutez ce qu’elle vous va dire. clélie. — Est-il vrai , sage roi des enfers , qu’une troupe de mutins ait osé se soulever contre Pluton , le vertueux Pluton ?
ploton. — Ah ! à la fin nous avons trouvé une personne raisonnable. Oui, ma fille, il est vrai que les criminels dans le Tartare ont pris les armes , et que nous avons envoyé chercher les héros dans les champs Élysées et ailleurs pour nous secourir.
clélie. — Mais , de grâce , seigneur , les rebelles ne songent-ils point à exciter quelque trouble dans le royaume de Tendre? car je serois au désespoir s’ils étoient seulement postés dans le village de Petits-Soins. N’ont-ils point pris Billets-Doux ou Billets-Galans?
pluton. — De quel pays parle-t-elle là? Je ne me souviens point de l’avoir vu dans la carte.
diogène. — Il est vrai que Ptolomée n’en a point parlé; mais on a fait depuis peu de nouvelles découvertes. Et puis ne voyezvous pas que c’est du pays de galanterie qu’elle vous parle? pluton. — C’est un pays que je ne connois point. clélie. — En effet, l’illustre Diogène raisonne tout à fait juste. Car il y a trois sorte» de Tendre; Tendre sur Estime , Tendre sur Inclination et Tendre sur Reconnoissance. Lorsque l’on veut arriver à Tendre sur Estime, il faut aller d’abord au village de Petits- Soins, et....
pluton. — Je vois bien, la belle fille, que vous savez parfaitement la géographie du royaume de Tendre , et qu’à un homme qui vous aimera , vous lui ferez voir bien du pays dans ce royaume. Mais pour moi, qui ne le connois point, et qui ne le veux point connoître, je vous dirai franchement que je ne sais si ces trois villages et ces trois fleuves mènent à Tendre, mais qu’il me paroît que c’est le grand chemin des Petites- Maisons. minos. — Ce ne seroit pas trop mal fait , non , d’ajouter ce vil-
LES HÉROS DE ROMANS. 319
lage-là dans la carte de Tendre. Je crois que ce sont ces terres inconnues dont on y veut parler.
pluton. — Mais vous, tendre mignonne, vous êtes donc aussi amoureuse , à ce que je vois ?
clélie. — Oui, seigneur; je vous concède que j’ai pour Aronce une amitié qui tient de l’amour véritable : aussi faut-il avouer que cet admirable fils du roi de Clusium a en toute sa personne je ne sais quoi de si extraordinaire et de si peu imaginable , qu'à moins que d’avoir une dureté de cœur inconcevable , on ne peut pas s’empêcher d’avoir pour lui une passion tout à fait raisonnable. Car enfin....
pluton. — Car enfin, car enfin.... Je vous dis, moi, que j’ai pour toutes les folles une aversion inexplicable; et que quand le fils du roi de Clusium aurait un charme inimaginable, avec votre langage inconcevable, vous me feriez plaisir de vous en aller, vous et votre galant , au diable. A la fin la voilà partie. Quoi 1 toujours des amoureux? Personne ne s’en sauvera; et un de ces jours nous verrons Lucrèce galante.
DIOGÈNE. — Vous en allez avoir le plaisir tout à l'heure ; car voici Lucrèce en personne.
pluton. — Ce que j’en disois n’est que pour rire : à Dieu ne plaise que j’aie une si basse pensée de la plus vertueuse personne du monde 1
diogène. — Ne vous y fiez pas. Je lui trouve l’air bien coquet. Elle a , ma foi , les yeux fripons.
pluton. — Je vois bien, Diogène, que tu ne connois pas Lucrèce. Je voudrais que tu l’eusses vue, la première fois qu’elle entra ici , toute sanglante et toute échevelée. Elle tenoit un poignard à la main : elle avoit le regard farouche, et la colère étoit encore peinte sur son visage, malgré les pâleurs de la mort Jamais personne n’a porté la chasteté plus loin qu’elle. Mais, pour t’en convaincre, il ne faut que lui demander à elle-même ce qu’elle pense de l’amour. Tu verras. Dites-nous donc, Lucrèce ; mais expliquez-vous clairement : croyez-vous qu’on doive aimer ?
lucrècb , tenant des tablettes à la main. — Faut-il absolument sur cela vous rendre une réponse exacte et décisive ?
pluton. — Oui.
Lucrèce. — Tenez , la voilà clairement énoncée dans ces tablettes. Lisez.
pluton , lisant. — * Toujours, l’on. si. mais, aimoit. d’éternelles, hélas, amours, d’aimer, doux. il. point, serait, n’est, qu’il. » Que veut dire ce galimatias ?
Lucrèce. — Je vous assure, Pluton, que je n’ai jamais rien dit de mieux ni de plus clair.
pluton. — Je vois bien que vous avez accoutumé de parler fort clairement. Peste soit de la folle ! Où a-t-on jamais parlé
LES HÉROS DE ROMANS
comme cela? Point, mais. si. d'éternelles. Et où veut-elle que j’aille chercher un Œdipe pour m’expliquer cette énigme?
Diogène. — Il ne faut pas aller fort loin. En voici un qui entre et qui est fort propre à vous rendre cet office. pluton. — Qui est-il?
diogène. — C’est Brutus, celui qui délivra Rome de la tyrannie des Tarquins.
pluton. — Quoi ! cet austère Romain qui fit mourir ses enfans pour avoir conspiré contre leur patrie? Lui. expliquer des énigmes? Tu es bien fou, Diogène.
diogène. — Je ne suis point fou. Mais Brutus n’est pas non plus cet austère personnage que vous vous imaginez. C'est un esprit naturellement tendre et passionné , qui fait de fort jolis vers, et les billets du monde les plus galans.
minos. — Il faudroit donc que les paroles de l’énigme fussent écrites, pour les lui montrer.
diogène. — Que cela ne vous embarrasse point. Il y a longtemps que ces paroles sont écrites sur les tablettes de Brutus. Des héros comme lui sont toujours fournis de tablettes.
pluton. — Hé bien! Brutus, nous donnerez-vous l’explication des paroles qui sont sur vos tablettes?
brutus. — Volontiers. Regardez bien. Ne les sont-ce pas là? o Toujours, l’on. si. thaïs, etc. »
pluton. — Ce les sont là elles-mêmes.
brutus. — Continuez donc de lire. Les paroles suivantes nonseulement vous feront voir que j’ai d’abord conçu la finesse des paroles embrouillées de Lucrèce ; mais elles contiennent la réponse précise que j’y ai faite :
« Moi. nos. verres, vous. de. permettes, d'éternelles, jours, qu’on merveille, peut, amours, d’aimer, voir. »
pluton. — Je ne sais pas si ces paroles se répondent juste les unes aux autres; mais je sais bien que ni les unes ni les autres ne s’entendent , et que je ne suis pas d’humeur à faire le moindre effort d’esprit pour les concevoir.
diogène. — Je vois bien que c’est à moi de vous expliquer tout ce mystère. Le mystère est que ce sont des paroles transposées. Lucrèce, qui est amoureuse et aimée de Brutus, lui dit en mots transposés :
« Qu’il seroit doux d’aimer, si l’on aimoit toujours!
Mais, hélas I il n’est point d'éternelles amours. »
Et Brutus , pour la rassurer , lui dit en d’autres termes transposés .
« Permettez-moi d’aimer, merveille de nos jours;
Vous verrez qu’on peut voir d’éternelles amours. »
pluton. — Voilà une grosse finesse ! Il s’ensuit de là que tout ce qui se peut dire de beau est dans les dictionnaires; il n’y a
LES HÉROS DE ROMANS
que les paroles qui sont transposées. Mais est-il possible que des personnes du mérite de Brutus et de Lucrèce en soient venues à cet excès d’extravagance, de composer de semblables bagatelles?
diogène. — C’est pourtant par ces bagatelles qu’ils ont fait connoître l’un et l’autre qu’ils avoient infiniment d’esprit.
pluton. — Et c’est par ces bagatelles, moi, que je reconnois qu’ils ont infiniment de folie. Qu’on les chasse. Pour moi. je ne sais tantôt plus où j'en suis. Lucrèce amoureuse ! Lucrèce coquette! Et Brutus son galant ! Je ne désespère pas , un de ces jours , de voir Diogène lui-même galant.
diogène. — Pourquoi non? Pythagore l’étoit bien. pluton. — Pythagore étoit galant?
diogène. — Oui . et ce fut de Théano sa fille, formée par lui à la galanterie, ainsi que le raconte le généreux Herminius1 dans l'histoire de la vie de Brutus; ce fut, dis-je, de Théano que cet illustre Romain apprit ce beau symbole , qu’on a oublié d’ajouter aux autres symboles de Pythagore : a Que c’est à pousser les beaux sentimens pour une maîtresse, et à faire l’amour, que se perfectionne le grand philosophe. »
pluton. — J’entends. Ce fut de Théano qu’il sut que c’est la folie qui fait la perfection de la sagesse. O l’admirable précepte ! Mais laissons là Théano. Quelle est cette précieuse renforcée que je vois qui vient à nous?
diogène. — C'est Sapho *, cette fameuse Lesbienne qui a inventé les vers saphiques.
pluton. — On me l’avoit dépeinte si belle! Je la trouve bien laide.
diogène. — Il est vrai qu’elle n’a pas le teint fort uni, ni les traits du monde les plus réguliers : mais prenez garde qu’il y a une grande opposition du blanc et du noir de ses yeux , comme elle le dit elle-même dans l’histoire de sa vie.
pluton. — Elle se donne là un bizarre agrément; et Cerbère, selon elle, doit donc passer aussi pour beau, puisqu’il a dans les yeux la même opposition.
diogène. — Je vois qu’elle vient à vous. Elle a sûrement quelque question à vous faire.
sapho. — Je vous supplie, sage Pluton, de m’eipliquer fort au long ce que vous pensez de l’amitié , et si vous croyez qu’elle soit capable de tendresse aussi bien que l’amour ; car ce fut le sujet d’une généreuse conversation que nous eûmes l’autre jour avec ie sage Démocède et l'agréable Phaon. De grâce, oubliez donc pour quelque temps le soin de votre personne et de votre État ; et , au lieu de cela, songez à me bien définir ce que c’est que cœur tendre , tendresse d’amitié , tendresse d’amour , tendresse d’inclination et tendresse de passion.