‹ Œuvres complètes de BoileauChapitre 220 sur 492 · M. Pellisson. — î. Mlle de Scudért · texte numérisé non relu

M. Pellisson. — î. Mlle de Scudért

322 LES HÉROS DE ROMANS

minos. — Oh ! celle-ci est la plus folle de toutes. Elle a la mine d’avoir gâté toutes les autres.

pluton. — Mais regardez cette impertinente! C’est bien le temps de résoudre des questions d’amour, que le jour d’une révolte!

diogène. — Vous avez pourtant autorité pour le faire; et tous les jours les héros que vous venez de voir, sur le point de donner une bataille où il s’agit du tout pour eux , au lieu d’employer le temps à encourager les soldats et à ranger leurs armées, s’occupent à entendre l’histoire de Timarète ou de Bérélise , dont la plus haute aventure est quelquefois un billet perdu ou un bracelet égaré.

pluton. — Ho bien! s’ils sont fous, je ne veux pas leur ressembler , et principalement à cette précieuse ridicule.

sapho. — Eh! de grâce, seigneur, défaites-vous de cet air grossier et provincial de l’enfer, et songez à prendre l’air de la belle galanterie de Carthage et de Capoue. A vous dire le vrai , pour décider un point aussi important que celui que je vous propose, je souhaiterois fort que toutes nos généreuses amies et nos illustres amis fussent ici. Mais , en leur absence , le sage Minos représentera le discret Phaon, et l’enjoué Diogène le galant Esope.

pluton. — Attends, attends, je m’en vais te faire venir ici une personne avec qui lier conversation. Qu’on m’appelle Tisiphone.

sapho. — Qui? Tisiphone? Je la connois, et vous ne serez peutêtre pas fâché que je vous en fasse voir le portrait, que j’ai déjà composé par précaution, dans le dessein où je suis de l’insérer dans quelqu’une des histoires que nous autres faiseurs et faiseuses de romans sommes obligés de raconter à chaque livre de notre roman.

pluton. — Le portrait d’une Furie! Voilà un étrange projet.

diogène. — Il n’est pas si étrange que vous pensez. En effet, cette même Sapho que vous voyez, a peint dans ses ouvrages beaucoup de ses généreuses amies, qui ne surpassent guère en beauté Tisiphone , et qui néanmoins , à la faveur des mots galans et des façons de parler élégantes et précieuses qu’elle jette dans leurs peintures , ne laissent pas de passer pour de dignes héroïnes de roman.

minos. — Je ne sais si c’est curiosité ou folie ; mais je vous avoue que je meurs d'envie de voir un si bizarre portrait.

pluton. — Hé bien donc, qu’elle vous le montre, j’y consens. 11 faut bien vous contenter. Nous allons voir comment elle s’y prendra pour rendre la plus effroyable des Euménides agréable et gracieuse,

diogène. — Ce n’est pas une affaire pour elle, et elle a déjà fait un pareil chef-d’œuvre, en peignant la vertueuse Arricidie. Écoutons donc; car je la vois qui tire le portrait de sa poche.

sapho, lisant. — «L’illustre fille dont j’ai à vous entretenir a en

LES HÉROS DE ROMANS

toute sa personne je ne sais quoi de si furieusement extraordinaire et de si terriblement merveilleux , que je ne suis pas médiocrement embarrassée quand je songe à vous en tracer le portrait. * M1N0S Voilà les adverbes furieusement et terriblement qui sont', à mon avis, bien placés et tout à fait en leur lieu sapho continue de lire. - « Tisiphone a naturellement la taille fort haute, et passant de beaucoup la mesure des personnes de son sexe; mais pourtant si dégagée, si libre et si bien proportionnée en toutes ses parties, que son énormité même lui sied admirablement bien. Elle a les yeux petits , mais pleins de feu , vifs Dercans et bordés d’un certain vermillon qui en relève prodigieusement l’éclat. Ses cheveux sont naturellement boucles et annelés- et l’on peut dire que ce sont autant de serpens qui «s’entortillent les uns dans les autres, et se jouent nonchalamment autou de son visage. Son teint n’a point cette couleur fade et blanchâtre des femmes de Scythie; mais il tient beaucoup de ce brun mâle et noble que donne le soleil aux Africaines qu il favorise le plus près de ses regards. Son sein est composé de deux demi-globes brûlés par le bout comme ceux des Amazones et qui s’éloignant le plus qu’ils peuvent de sa gorge, se vont négligemment et languissamment perdre sous ses deux bras. Tout le reste de son corps est presque compose de la même sorte. Sa démarche est extrêmement noble et fière. Quand il faut se hâter elle vole plutôt qu’elle ne marche, et je doute qu Atalante la pût devancer à la course. Au reste, cette vertueuse fille est naturellement ennemie du vice , surtout des grands crimes, quelle pourrit partout, un flambeau à la main, et quelle ne laisse jamais en repos , secondée en cela par ses deux ülustressœurs Àlectoet Mégère qui n’en sont pas moins ennemies qu elle , et 1 on peut dire de ces trois sœurs , que c’est une morale vivante. »

diogène. - Hé bienl n’est-ce pas là un portrait merveilleux? pluton - Sans doute; et la laideur y est peinte dans toute sa nerfecUon pour ne pas dire dans toute sa beauté; mais c est assez écouter cette extravagante. Continuons la revue de nos héros; et sans plus nous donner la peine, comme nous avons fart JiUh qu’ici, de les interroger l’un après 1 autre, puisque les voila tous reconnus véritablement insensés, contentons-nous de les voir passer devant cette balustrade , et de les conduire exactement de l’œil dans mes galeries, afin que je sois sûr qu ils y sont ; car je défends d’en laisser sortir aucun, que je naie précisément deter miné ce que je veux qu’on en fasse. Qu’on les laisse donc entrer, et qu’ils viennent maintenant tous en , foule- En voilà bien, Dio- . Tniic res héros sont-ils connus dans 1 histoire !

- S” ” , » » beaucoup de chimériques mêle,

parmi eux. chimériques! et sont-ce des héros?

SS’;; ~JS^lT des héros! Ce .0». e»< qui

324 LES HÉROS DE ROMANS

ont toujours le haut bout dans les livres et qui battent infailliblement les autres.

pluton. — Nomme-m’en par plaisir quelques-uns. diogène. — Volontiers. Orondate, Spitridate, Alcamène, Mélinte, Britomare, Mérindor, Artaxandre , etc.

pluton. — Et tous ces héros-là ont-ils fait vœu, comme les autres, de ne jamais s'entretenir que d’amour?

diogène. — Gela seroit beau qu’ils ne l’eussent pas fait! Et de quel droit se diroient-ils héros, s’ils n’étoient point amoureux? N’est-ce pas l’amour qui fait aujourd’hui la vertu héroïque?

pluton. — Quel est ce grand innocent qui s’en va des derniers, et qui a la mollesse peinte sur le visage. Comment t’appelles-tu?

astrate. — Je m’appelle Astrate1.

pluton. — Que viens-tu chercher ici? .

astrate. — Je veux voir la reine.

pluton. — Mais admirez cet impertinent. Ne diriez-vous pas que j’ai une reine que je garde ici dans une boîte, et que je montre à tous ceux qui la veulent voir? Qu’es-tu, toi? As-tu jamais été ?

astrate. — Oui-da, j’ai été, et il y a un historien latin qui dit de moi en propre termes : Astratus vixit , Astrate a vécu. luton. — Est-ce là tout ce qu’on trouve de toi dans l’histoire? strate. — Oui; et c’est sur ce bel argument qu’on a composé une tragédie intitulée du nom d 'Astrale, où les passions tragiques sont maniées si adroitement , que les spectateurs y rient à gorge déployée depuis le commencement jusqu’à la fin, tandis que moi j’y pleure toujours , ne pouvant obtenir que l’on m’y montre une reine dont je suis passionnément épris.

pluton. — Ho bien! va-t’en dans ces galeries voir si cette reine y est. Mais quel est ce grand mal bâti de Romain qui vient après ce chaud amoureux? Peut-on savoir son nom? ostorius. — Mon nom est Ostorius.

pluton. — Je ne me souviens point d’avoir jamais nulle part lu ce nom-là dans l’histoire.

ostorius. — Il y est pourtant. L’abbé de Pure assure qu’il l’y a lu. ,

pluton. — Voilà un merveilleux garant! Mais, dis-moi , appuyé de l’abbé de Pure , comme tu es , as-tu fait quelque figure dans le monde? T’y a-t-on jamais vu?

ostorius. — Oui-da; et, à la faveur d’une pièce de théâtre que cet abbé a faite de moi , on m’a vu à l’Hôtel de Bourgogne1. pluton. — Combien de fois?

t . On jouoit à l’nôtel de Bourgogne , dans le temps que je fis ce dialogue , V Astrale, de M. Quinaull, el V Ostorius , de l’abbé de Pure. (B.) 2. Théâtre où l’on jouoit autrefois. (B.)

LES HÉROS DE ROMANS. 325

ostobius. — Eh! une fois.

pluton. — Retourne-t’y-en.

ostobius. — Les comédiens ne veulent plus de moi. pluton. — Crois-tu que je m’accommode mieux de toi qu’eux? Allons, déloge d’ici au plus vite , et va te confiner dans mes galeries. Voici encore une t^roïne qui ne se hâte pas trop , ce me semble , de s’en aller. Mais je lui pardonne : car elle me paroît si lourde de sa personne, et si pesamment armée, que je vois bien que c’est la difficulté de marcher, plutôt que la répugnance à m’obéir, qui l’empêche d’aller plus vite. Qui est-elle?

Diogène. — Pouvez-vous ne pas reconnoître la Pucelle d’Orléans?

pluton. — C’est donc là cette vaillante fille qui délivra la France du joug des Anglois?

diogène. — C’est elle-même.

pluton. — Je lui trouve la physionomie bien plate et bien peu digne de tout ce qu’on dit d’elle.

diogène. — Elle tousse et s’approche de la balustrade. Écoutons. C’est assurément une harangue qu'elle vous vient faire, et une harangue en vers; car elle ne parle plus qu’en vers. pluton. — A-t-elle en effet du talent pour la poésie? diogène. — Vous l’allez voir.

LA PUCELLE

« O grand prince , que grand dès cetle heure j’appelle 1 ,

Il est vrai , le respect sert de bride à mon zèle ;

Mais ton illustre aspect me redouble le cœur;

Et me le redoublant, me redouble la peur.

A ton illustre aspect mon cœur se sollicite,

Et grimpant contre mont la dure terre quitte.

Oh! que n’ai-je le ton désormais assez fort Pour aspirer à toi sans te faire de tort!

Pour toi puissé-je avoir une mortelle pointe Vers où l’épaule gauche à la gorge est conjointe!

Que le coup brisât l’os, et fit pleuvoir le sang De la temple’, du dos, de l’épaule et du flanc! *

pluton. — Quelle langue vient-elle de parler? diogène. — Belle demande! françoise.

pluton. — Quoi! c’est du françois qu’elle a dit? Je croyois que ce fût du bas-breton ou de l’allemand. Qui lui a appris cet étrange françois-là?

diogène. — C’est un poète (Chapelain) chez qui elle a été en pension quarante ans durant.

pluton. — Voilà un poète qui l’a bien mal élevée!

Page 1