‹ Œuvres complètes de BoileauChapitre 222 sur 492 · I. Héros de l'un des romans de La Calprenède · texte numérisé non relu

I. Héros de l'un des romans de La Calprenède

LES HÉROS DE ROMANS

vie. Mais, au nom de notre proche parenté, dites-moi, vous qui êtes le dieu de l’éloquence, comment vous avez souffert qu’il se soit glissé dans l’un et dans l’autre monde une si impertinente manière de parler que celle qui règne aujourd’hui , surtout en ces livres qu’on appelle romans : et comment vous avez permis que les plus grands héros de l'antiquité parlassent ce langage.

mercure. — Hélas! Apollon et moi, nous sommes des dieux qu’on n’invoque presque plus; et la plupart des écrivains d’aujourd’hui ne connoissent pour leur véritable patron qu’un certain Phébus qui est bien le plus impertinent personnage qu’on puisse voir. Du reste . je viens vous avertir qu’on vous a joué une pièce. pluton. — Une pièce à moi! Comment? mercure. — Vous croyez que les vrais héros sont venus ici? pluton. — Assurément, je le crois, et j’en ai de bonnes preuves, puisque je les tiens encore ici tous renfermés dans les galeries de mon palais.

mercure. — Vous sortirez d’erreur, quand je vous dirai que c’est une troupe de faquins, ou plutôt de fantômes chimériques, qui , n’étant que de fades copies de beaucoup de personnages modernes, ont eu pourtant l’audace de prendre le nom des plus grands héros de l’antiquité, mais dont la vie a été fort courte, et qui errent maintenant sur les bords du Cocyte et du Styx. Je m’étonne que vous y ayez été trompé. Ne voyez- vous pas que ces gens-là n’ont nul caractère des héros? Tout ce qui les soutient aux yeux des hommes, c’est un certain oripeau et un faux clinquant de paroles , dont les ont habillés ceux qui ont écrit leur vie , et qu’il n’y a qu’à leur ôter pour les faire paroître tels qu’ils sont. J’ai même amené des champs Élysées , en venant ici , un François pour les reconnoître quand ils seront dépouillés : car je me persuade que vous consentirez sans peine qu’ils le soient.

pluton. — J’y consens si bien que je veux que sur-le-champ la chose ici soit exécutée. Et pour ne point perdre de temps, gardes, qu’on les fasse de ce pas sortir tous de mes galeries par les portes dérobées, et qu’on les amène tous dans la grande place. Pour nous , allons nous mettre sur le balcon de cette fenêtre basse , d’où nous pourrons les contempler et leur parler tout à notre aise. Qu'on y porte nos sièges. Mercure, mettez-vous à ma droite; et vous, Minos, à ma gauche ; et que Diogène se tienne derrière nous.

minos. — Les voilà qui arrivent en foule. pluton. — Y sont-ils tous?

un carde. — On n’en a laissé aucun dans les galeries. pluton. — Accourez-donc, vous tous, fidèles exécuteurs de mes volontés, spectres, larves, démons, furies, milices infernales que j’ai fait assembler. Qu’on m’entoure tous ces prétendus héros , et qu’on me les dépouille.

ctrus. — Quoil vous ferez dépouiller un conquérant comme moi?

LES HÉROS DE ROMANS. 329

pluton. — Hét de grâce, généreux Cyrus, il faut que vous passiez le pas.

horatius cocles. — Quoi 1 un Romain comme moi, qui a défendu lui seul un pont contre toutes les forces de Porsenna, vous ne le considérerez pas plus qu’un coupeur de bourses? pluton. — Je m’en vais te faire chanter. astrate. — Quoi! un galant aussi tendre et aussi passionné que moi , vous le ferez maltraiter?

pluton. — Je m’en vais te faire voir la reine. Ah! les voilà dépouillés.

mercure. — Où est le François que j’ai amené? lb François. — Me voilà, seigneur, que souhaitez-vous? mercure. — Tiens, regarde bien tous ces gens-là; les con nois-tu?

le François. — Si je les connois? Hé! ce sont tous la plupart des bourgeois de mon quartier. Bonjour, madame Lucrèce. Bon jour, monsieur Brutus. Bonjour, mademoiselle Clélie. Bonjour, monsieur Horatius Codés.

pluton, — Tu vas voir accommoder tes bourgeois de toutes pièces. Allons, qu’on ne les épargne point; et qu’a près qu’ils auront été abondamment fustigés, on me les conduise tous, sans différer, droit aux bords du fleuve de Létbé1. Puis, lorsqu’ils y seront arrivés, qu’on me les jette tous, la tête la première, dans l’endroit du fleuve le plus profond, eux, leurs billets doux, leurs lettres galantes , leurs vers passionnés , avec tous les nombreux volumes , ou, pour mieux dire , les monceaux de ridicule papier où sont écrites leurs histoires. Marchez donc, faquins, autrefois si grands héros. Vous voilà arrivés à votre fin, ou, pour mieux dire, au dernier acte de la comédie que vous avez jouée si peu de temps.

chœur de héros, s’en allant chargés d’escourgées. — Ah! La Calprenède! Ah! Scudéri!

pluton. — Eh! que ne les tiens-je! que ne les tiens-je! Ce n’est pas tout , Minos. Il faut que vous vous en alliez tout de ce pas donner ordre que la même justice se fasse sur tous leurs pareils dans les autres provinces de mon royaume.

minos. — Je me charge avec plaisir de cette commission. mercure. — Mais voici les véritables héros qui arrivent, et qui demandent à vous entretenir. Ne voulez-vous pas qu’on les introduise?

pluton Je serai ravi de les voir; mais je suis si fatigué des sottises que m’ont dites tous ces impertinens usurpateurs de leurs noms, que vous trouverez bon qu’avant tout j’aille faire un somme.

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