‹ Œuvres complètes de BoileauChapitre 240 sur 492 · REMERCIMENT · texte numérisé non relu

REMERCIMENT

quence la plus sublime , un homme sans fard , et accusé plutôt de trop de sincérité que de flatterie , contribuât de son travail et de ses conseils à bien mettre en jour , et dans toute la naïveté du style le plus simple , la vérité de ses actions , qui , étant si peu vraisemblables d’elles-mêmes, ont bien plus besoin d’être fidèlement écrites que fortement exprimées.

En effet , messieurs , lorsque des orateurs et des poètes , ou des historiens même aussi entreprenans quelquefois que les poètes et les orateurs, viendront à déployer sur une matière si heureuse toutes les hardiesses de leur art, toute la force de leurs expressions , quand ils diront de Louis le Grand , à meilleur titre qu’on ne l’a dit d’un fameux capitaine de l’antiquité, qu’il a lui seul plus fait d’exploits que les autres n’en ont lu , qu'il a pris plus de villes que les autres rois n’ont souhaité d’en prendre 1 ; quand ils assureront qu’il n’y a point de potentat sur la terre , quelque ambitieux qu’il puisse être, qui, dans les vœux secrets qu’il fait au ciel , ose lui demander autant de prospérités et de gloire que le ciel en a accordé libéralement à ce prince ; quand ils écriront que sa conduite est maîtresse des événemens, que la fortune n’oseroit contredire ses desseins ; quand ils le peindront à la tête de ses armées , marchant à pas de géant au travers des fleuves et des montagnes , foudroyant les remparts , brisant les rocs , terrassant tout ce qui s'oppose à sa rencontre : ces expressions paraîtront sans doute grandes , riches , nobles , accommodées au sujet ; mais , en les admirant , on ne se croira point obligé d’y ajouter foi , et la vérité sous ces ornemens pompeux pourra aisément être désavouée ou méconnue.

Mais lorsque des écrivains sans artifice , se contentant de rapporter fidèlement les choses , et avec toute la simplicité de témoins qui déposent, plutôt même que d’historiens qui racontent, exposeront bien tout ce qui s’est passé en France depuis la fameuse paix des Pyrénées , tout ce que le roi a fait pour rétablir dans ses Etats l’ordre, les lois, la discipline; quand ils compteront bien toutes les provinces que dans les guerres suivantes il a ajoutées à son royaume , toutes les villes qu’il a conquises , tous les avantages qu’il a eus , toutes les victoires qu’il a remportées sur ses ennemis, l’Espagne, la Hollande, l’Allemagne, l’Europe entière trop foible contre lui seul, une guerre toujours féconde en prospérités, une paix encore plus glorieuse; quand, dis-je, des plumes sincères et plus soigneuses de dire vrai que de se faire admirer , articuleront bien tous ces faits disposés dans l’ordre des temps, et accompagnés de leurs véritables circonstances : qui est-ce qui en pourra disconvenir , je ne dis pas de nos voisins , je

1. Mot fameux de Cicéron en parlant de Pompée : « Plura bella « gessil quam cætert legerunt ; plures provincias confecit quam alii con- « cupitemnt. » Pro lege Manilia. (B.)

Page 1