‹ Œuvres complètes de BoileauChapitre 245 sur 492 · RÉFLEXION I · texte numérisé non relu

RÉFLEXION I

Mais c’est à la charge, mon cher Terentianus, qne nous reverrons ensemble exactement mon ouvrage, et que vous m’en direz votre sentiment avec celte sincérité que nous devons naturellement à nos amis. ( Paroles de Longin, chapitre l.)

Longin nous donne ici, par son exemple, un des plus importans préceptes de la rhétorique, qui est de consulter nos amis sur nos ouvrages , et de les accoutumer de bonne heure à ne nous point flatter. Horace et Quintilien nous donnent le même conseil en plusieurs endroits; et Vaugelas’, le plus sage, à mon avis, des écrivains de notre langue , confesse que c’est à cette salutaire pratique qu’il doit ce qu’il a de meilleur dans ses écrits. Nous avons beau être éclairés par nous-mêmes, les yeux d’autrui voient toujours plus loin que nous dans nos défauts ; et un esprit médiocre fera quelquefois apercevoir le plus habile homme d’une méprise qu’il ne voyoit pas. On dit que Malherbe consultoit sur ses vers jusqu’à l’oreille de sa servante; et je me souviens que Molière m’a montré aussi plusieurs fois une vieille servante qu’il avoit chez lui , à qui il lisoit , disoit-il , quelquefois ses comédies ; et il m’assuroit que lorsque des endroits de plaisanterie ne l’avoient point frappée, il les corrigeoit, parce qu’il avoit plusieurs fois

t . On a jugé à propos de mettre ces Réflexions avant la traduction du Sublime de Longin, parce qu’elles n’en sont point une suite, faisant ellcs-méme un corps de critique à part, qui n’a souvent aucun rapport avec celle traduction, et que d’ailleurs, si on les avoit mises à la suite de Longin, on les auroit pu confondre avec les notes grammaticales qui y sont, et qu'il n’y a ordinairement que les savans qui lisent, au lieu que ces Réflexions sont propres à être lues de tout le monde , et même des femmes ; témoin plusieurs dames de mérite qui les ont lues avec un très-grand plaisir, ainsi qu’elles me l’ont assuré ellesmêmes. (B.)

‘i. Claude Favre de Vaugelas a laissé une traduction de Quinte-Curce et de très-bonnes remarques sur notre langue.

SUR LONG IN

éprouvé sur son théâtre que ces endroits n’y réussissoient point. Ces exemples sont un peu singuliers; et je ne roudrois pas conseiller à tout le monde de les imiter. Ce qui est de certain, c’est que nous ne saurions trop consulter nos amis.

Il paroît néanmoins que M. Perrault n’est pas de ce sentiment. S’il croyoit ses amis, on ne les verroit pas tous les jours dans le monde nous dire comme ils font : * M. Perrault est de mes amis, et c’est un fort honnête homme; je ne sais pas comment il s’est allé mettre en tête de heurter si lourdement la raison, en attaquant dans ses Parallèles tout ce qu’il y a de livres anciens estimés et estimables. Veut-il persuader à tous les hommes que depuis deux mille ans ils n'ont pas eu le sens commun? Cela fait pitié. Aussi se garde-t-il bien de nous montrer ses ouvrages. Je souhaiterois qu’il se trouvât quelque honnête homme qui lui voulût sur cela charitablement ouvrir les yeux. »

Je veux bien être cet homme charitable. M. Perrault m’a prié de si bonne grâce lui-même de lui montrer ses erreurs, qu'en vérité je ferois conscience de ne lui pas donner sur cela quelque satisfaction. J'espère donc lui en faire voir plus d’une dans le cours de ces remarques. C’est la moindre chose que je lui dois , pour reconnoître les grands services que feu monsieur son frère le médecin , m’a , dit-il , rendus en me guérissant de deux grandes maladies. Il est certain pourtant que monsieur son frère ne fut jamais mon médecin. Il est vrai que lorsque j'étois encore tout jeune, étant tombé malade d’une fièvre assez peu dangereuse , une de mes parentes chez qui je logeois, et dont il étoit médecin, me l’amena, et qu’il fut appelé deux ou trois fois en consultation par le médecin qui avoit soin de moi. Depuis, c’est-à-dire trois ans après, cette même parente me l’amena une seconde fois , et me força de le consulter sur une difficulté de respirer que j’avois alors et que j’ai encore; il me tâta le pouls, et me trouva la fièvre, que sûrement je n’avois point. Cependant il me conseilla de me faire saigner du pied , remède assez bizarre pour l’asthme dont j’étois menacé. Je fus toutefois assez fou pour faire son ordonnance dès le soir même. Ce qui arriva de cela , c’est que ma difficulté de respirer ne diminua point , et que le lendemain , ayant marché mal à propos, le pied m’enfla de telle sorte, que j’en fus trois semaines dans le lit. C’est là toute la cure qu’il m’a jamais faite , que je prie Dieu de lui pardonner en l’autre monde '.

Je n’entendis plus parler de lui depuis cette belle consultation , sinon lorsque mes Satires parurent , qu’il me revint de tous côtés que , sans que j’en aie jamais pu savoir la raison , il se déchaînoit à outrance contre moi : ne m’accusant pas simplement d’avoir écrit centre des auteurs , mais d’avoir glissé dans mes ouvrages des choses dangereuses, et qui regardoient l’Êtat. Je n’appréhen-

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