‹ Œuvres complètes de BoileauChapitre 246 sur 492 · Claude Perrault étoit mort en · texte numérisé non relu

Claude Perrault étoit mort en

dois guère ces calomnies, mes satires n’attaquant que les méchans livres , et étant toutes pleines des louanges du roi , et ces louanges mêmes en faisant le plus bel ornement. Je fis néanmoins avertir monsieur le médecin qu’il prît garde à parler avec un peu plus de retenue; mais cela ne servit qu’à l’aigrir encore davantage. Je m’en plaignis même alors à monsieur son frère l’académicien, qui ne méjugea pas digne de réponse. J’avoue que c’est ce qui me fit faire dans mon Art poétique la métamorphose du médecin de Florence en architecte ; vengeance assez médiocre de toutes les infamies que ce médecin avoit dites de moi. Je ne nierai pas cependant qu’il ne fût homme de très-grand mérite, fort savant, surtout dans les matières de physique. MM. de l’Académie des sciences néanmoins ne conviennent pas tous de l’excellence de sa traduction de Vitruve , ni de toutes les choses avantageuses que monsieur son frère rapporte de lui. Je puis même nommer un des plus célèbres de l’Académie d’architecture 1 , qui s’offre de lui faire voir, quand il voudra , papiers sur table , que c’est le dessin du fameux M. Le Vau qu’on a suivi dans la façade du Louvre ; et qu’il n’est point vrai que ni ce grand ouvrage d’architecture . ni l’Observatoire , ni l’Arc de triomphe , soient des ouvrages d’un médecin de la Faculté. C’est une querelle que je leur laisse démêler entre eux , et où je déclare que je ne prends aucun intérêt , mes vœux mêmes , si j’en fais quelques-uns , étant pour le médecin *. Ce qu’il y a de vrai , c’est que ce médecin étoit de même goût que monsieur son frère sur les anciens , et qu’il avoit pris en haine , aussi bien que lui , tout ce qu’il y a de grands personnages dans l’antiquité. On assure que ce fut lui qui composa cette belle Défense de l’opéra d’Alceste , où , voulant tourner Euripide en ridicule , il fit ces étranges bévues que M. Racine a si bien relevées dans la préface de son Iphigénie. C’est donc de lui et d’un autre frère 3 encore qu’ils avoient , grand ennemi comme eux de Platon , d’Euripide et de tous les autres bons auteurs , que j’ai voulu parler , quand j’ai dit qu’il y avoit de la bizarrerie d’esprit dans leur famille , que je reconnois d’ailleurs

t. M. d’Orbay. (B.) — D'Orbay étoit un élève de Le Vau.

3. « Quelques artistes , dont Boileau n’auroit pas dû se rendre l’écho, ont accusé Perrault d’avoir pris i Le Vau l’idée de son péristyle; mais le collège Mazarin, élevé par Le Vau, semble être placé si près de la colonnade du Louvre, pour empêcher tous ceux qui les voient à la fois d’attribuer au même architecte deux monumens d’un goût si opposé. Une autre preuve incontestable en faveur de Perrault est le silence qu’a gardé sur co soupçon Blondel qui, dans ses écrits, fait de l’ouvrage de Perrault une critique otl la rivalité se fait trop sentir pour qu’il ait pu y négliger un reproche bien plus terrible que toutes ses objections. » ( Éloge de Cl. Perrault , par Condorcet.)

3. Pierre Perrault , traducteur de la Secchia rapita. C’est co Pierre Perrault (et non Claude) qui est l’auteur de la Défense de l'opéra d’Alceste.

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pour une famille pleine d’honnêtes gens, et où il y en a même plusieurs, je crois, qui souffrent Homère et Virgile.

On me pardonnera , si je prends encore ici l’occasion de désabuser le public d’une autre fausseté que M. Perrault a avancée dans la Lettre bourgeoise qu’il m’a écrite, et qu’il a fait imprimer, où il prétend qu’il a autrefois beaucoup servi à un de mes frères 1 auprès de M. Colbert, pour lui faire avoir l’agrément de la charge de contrôleur de l’argenterie. Il allègue pour preuve que mon frère, depuis qu’il eut cette charge, venoit tous les ans lui rendre une visite, qu’il appeloit de devoir, et non pas d’amitié. C’est une vanité dont il est aisé de faire voir le mensonge , puisque mon frère mourut dans l’année * qu’il obtint cette charge, qu’il n’a possédée, comme tout le monde le sait, que quatre mois-, et que même, en considération de ce qu'il n’en avoit point joui, mon autre frère J, pour qui nous obtînmes l’agrément de la thème charge, ne paya point le marc d’or, qui montoit à une somme assez considérable. Je suis honteux de conter de si petites choses au public; mais mes amis m’ont fait entendre que ces reproches de M. Perrault regardant l’honneur, j’étois obligé d’en faire voir la fausseté. .

RÉFLEXION n.

Notre esprit , même dans le sublime , a besoin d'une méthode pour lui enseigner i ne dire que ce qu’il faut, et à le dire en son lieu. ( Paroles de Xxmgin , chap. u.)

Cela est si vrai , que le sublime hors de son lieu , non-seulement n’est pas une belle chose, mais devient quelquefois une grande puérilité. C’est ce qui est arrivé à Scudéri, dès le commencement de son poème A’ Atari e , lorsqu’il dit :

Je chante le vainqueur des vainqueurs de la terre.

Ce vers est assez noble , et est peut-être le mieux tourné de tout son ouvrage ; mais il est ridicule de crier si haut , et de promettre de si grandes choses dès le premier vers. Virgile auroit bien pu dire , en commençant son Énéide : « Je chante ce fameux héros , fondateur d’un empire , qui s’est rendu maître de toute la terre. » On peut croire qu’un aussi grand maître que lui auroit aisément trouvé des expressions pour mettre cette pensée en son jour ; mais cela auroit senti son déclamateur. Il s’est contenté de dire : <t Je chante cet homme rempli de piété, qui, après bien des travaux , aborda en Italie. » Un exorde doit être simple et sans affectation. Cela est aussi vrai dans la poésie que dans les discours oratoires , parce que c’est une règle fondée sur la nature , qui est

4. Gilles Boileau. — S. 1689. — 3. Pierre Boileau de Puimorin.

la même partout ; et la comparaison du frontispice d’un palais , que M. Perrault allègue pour défendre ce vers à'Alaric, n’est point juste. Le frontispice d’un palais doit être orné, je l’avoue; mais l’exorde n’est point le frontispice d’un poëme. C’est plutôt une avenue , une avant-cour qui y conduit , et d’où on le découvre. Le frontispice fait une partie essentielle du palais , et on ne le sauroit ôter qu’on n’en détruise toute la symétrie ; mais un poëme subsistera fort bien sans exorde , et même nos romans , qui sont des espèces de poëmes, n’ont point d’exorde.

Il est donc certain qu’un exorde ne doit point trop promettre ; et c’est sur quoi j’ai attaqué le vers d’AIartc, à l’exemple d’Horace , qui a aussi attaqué dans le même sens le début d’un poëme d’un Scudéri de son temps, qui commençoit par

Fortunam, Priami cantabo , et nobüe beUum.

« Je chanterai les diverses fortunes de Priam, et toute la noble guerre de Troie. »

Car le poëte , par ce début , promettoit plus que V Iliade et V Odyssée ensemble. Il est vrai que , par occasion , Horace se moque aussi fort plaisamment de l’épouvantable ouverture de bouche qui se fait en prononçant ce futur cantabo ; mais , au fond , c’est de trop promettre qu’il accuse ce vers. On voit donc où se réduit la critique de M. Perrault, qui suppose que j’ai accusé le vers d ’Alaric d’être mal tourné, et qui n’a entendu ni Horace ni moi. Au reste , avant que de finir cette remarque , il trouvera bon que je lui apprenne qu’il n’est pas vrai que I’a de cano, dans arma virumque cano , se doive prononcer comme Ta de cantabo; et que c'est une erreur qu’il a sucée dans le collège, où l’on a cette mauvaise méthode de prononcer les brèves dans les dissyllabes latins , comme si c’étoient des longues. Mais c’est un abus qui n’empêche pas le bon mot d’Horace : car il a écrit pour des Latins qui savoient prononcer leur langue, et non pas pour des François.

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