‹ Œuvres complètes de BoileauChapitre 247 sur 492 · RÉFLEXION III · texte numérisé non relu

RÉFLEXION III

Il éloit enclin naturellement à reprendre les vices des autres, quoique aveugle pour ses propres défauts. ( Paroles de Lvngin, chap. m.)

Il n’y a rien de plus insupportable qu’un auteur médiocre qui , ne voyant point ses propres défauts, veut trouver des défauts dans tous les plus habiles écrivains; mais c'est encore bien pis lorsqu’accusant ces écrivains de fautes qu’ils n’ont point faites , il fait lui-même des fautes , et tombe dans des ignorances grossières. C’est ce qui étoit arrivé quelquefois à Timée, et ce qui arrive toujours à M. Perrault. Il commence la censure qu’il fait

SUR LONGIN. 3Î57

d’Homère par la chose du monde la plus fausse', qui est que beaucoup d’excellens critiques soutiennent qu’il n’y a jamais eu au monde un homme nommé Homère , qui ait composé l'Iliade et l’Odyssée; et que ces deux poèmes ne sont qu’une collection de plusieurs petits poèmes de différens auteurs qu’on a joints ensemble. Il n’est point vrai 1 que jamais personne ait avancé, au moins sur le papier, une pareille extravagance; et Êlien, que M. Perrault cite pour son garant, dit positivement le contraire, comme nous le ferons voir par la suite de cette remarque.

Tous ces excellens critiques donc se réduisent à feu M. l'abbé d’Aubignac qui avoit, à ce que prétend M. Perrault, préparé des mémoires pour prouver ce beau paradoxe. J’ai connu M. l’abbé d’Aubignac. Il étoit homme de beaucoup de mérite , et fort habile en matière de poétique , bien qu’il sût médiocrement le grec. Je suis sûr qu’il n’a jamais conçu un si étrange dessein , à moins qu’il ne l’ait conçu les dernières années de sa vie , où l’on sait qu’il étoit tombé en une espèce d’enfance. Il savoit trop qu’il n’y eut jamais deux poèmes si bien suivis et si bien liés que l’ Iliade et l'Odyssée, ni où le même génie éclate davantage partout, comme tous ceux qui les ont lus en conviennent. M. Perrault prétend néanmoins qu’il y a de fortes conjectures pour appuyer le prétendu paradoxe de cet abbé ; et ces fortes conjectures se réduisent à deux, dont Tune est, qu’on ne sait point la ville qui a donné naissance à Homère ; l’autre est que ses ouvrages s'appellent rapsodies, mot qui veut dire un amas de chansons cousues ensemble ; d’où il conclut que les ouvrages d'Homère sont des pièces ramassées de différens auteurs , jamais aucun poète n’ayant intitulé , dit-il, ses ouvrages rapsodies. Voilà d’étranges preuves; car, pour le premier point, combien n’avons-nous pas d’écrits fort célèbres qu’on ne soupçonne point d’être faits par plusieurs écrivains différens, bien qu’on ne sache point les villes où sont nés les auteurs , ni même le temps où ils vivoient 1 témoin Quinte-Curce , Pétrone, etc. A l’égard du mot de rapsodibs, on étonneroit peutêtre bien M. Perrault si on lui faisoit voir que ce mot ne vient point de (Sdnrteiv , qui signifie joindre , coudre ensemble ; mais do fà68 o<; , qui veut dire une branche ; et que les livres de l'Iliade et de l'Odyssée ont été ainsi appelés, parce qu’il y avoit autrefois des gens qui les chantoient, une branche de laurier à la main , et qu’on appeloit à cause de cela les chantres de la branche (ÿàêStdSoûi;).

La plus commune opinion pourtant est que ce mot vient de f àiiTEtv 4 i et que rapsodie veut dire un amas de vers d’Homère qu’on chantoit, y ayant des gens qui gagnoient leur vie à les chanter, et non pas à les composer, comme notre censeur se

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