RÉFLEXION IV
C'est ce qu’on peut voir dans la description de la déesse Discorde, qui a, dit-il (Homère),
La tète dans les deux et les pieds sur la terre1.
( Parole t de Longin, chap. vn.)
Virgile a traduit ce vers presque mot pour mot dans le quatrième livre de VÉnéide , appliquant à la Renommée ce qu’Homère dit de la Discorde :
Ingrediturque solo, et caput inter nubila condit.
Un si beau vers imité par Virgile, et admiré parLongin,n’a pas été néanmoins à couvert de la critique de M. Perrault, qui trouve cette hyperbole outrée , et la met au rang des contes de Peau-d’Ane’. Il n’a pas pris garde que , même dans le discours ordinaire, il nous échappe tous les jours des hyperboles plus fortes que celle-là , qui ne dit au fond que ce qui est très-véritable ; c’est à savoir que la Discorde règne partout sur la terre , et même dans le ciel entre les dieux , c’est-à-dire entre les dieux d’Homère. Ce n’est donc point la description d’un géant, comme le prétend notre censeur, que fait ici Homère , c’est une allégorie très-juste: et bien qu’il fasse de la Discorde un personnage, c’est un personnage allégorique qui ne choque point, de quelque taille qu’il le fasse , parce qu’on le regarde comme une idée et une imagination de l’esprit , et non point comme un être matériel subsistant dans la nature. Ainsi cette expression du psaume : a J’ai vu l’impie élevé comme un cèdre du Liban * , » ne veut pas dire que l’impie étoit un géant grand comme un cèdre du Liban. Cela signifie que l’impie étoit au faîte des grandeurs humaines; et M. Racine est fort bien entré dans la pensée du Psalmiste par ces deux vers de son Esther , qui ont du rapport au vers d’Homère :
Pareil au cèdre , il cachoit dans les deux Son front audacieux.
Il est donc aisé de justifier les paroles avantageuses que Longin dit du vers d’Homère sur la Discorde. La vérité est pourtant que ces paroles ne sont point de Longin , puisque c’est moi qui , à l’imitation de Gabriel de Pétra4, les lui ai en partie prêtées, le
4. Iliade, livre IV, vers *43. (B.) — 2. Parait., tome III. (B.)
3. « Vidi impium supercxallalum, et elevatum sirul cedros Libani. » Pial, xxxvi, vers. 35. (B.)
4 Traducteur latin du Traité du Sublime,
SUR LONGIN
grec en cet endroit étant fort défectueux , et même le vers d’Homère n’y étant point rapporté. C’est ce que M. Perrault n’a eu garde de voir , parce qu’il n'a jamais lu Longin , selon toutes les apparences, que dans ma traduction. Ainsi, pensant contredire Longin , il a fait mieux qu'il ne pensoit, puisque c’est moi qu’il a contredit. Mais, en m’attaquant, il ne sauroit nier qu’il n’ait aussi attaqué Homère , et surtout Virgile, qu'il avoit tellement dans l’esprit quand il a blâmé ce vers sur la Discorde , que dans son discours, au lieu de la Discorde, il a écrit, sans y penser, la Renommée.
C'est donc d’elle qu’il fait cette belle critique :
« Que l’exagération du poète en cet endroit ne sauroit faire une idée bien nette. Pourquoi? C’est , ajoute-t-il , que tant qu’on pourra voir la tête de la Renommée, sa tête ne sera point dans le ciel; et que si sa tête est dans le ciel , on ne sait pas trop bien ce que l’on voit*.» O l’admirable raisonnement! Mais où est-ce qu’Homère et Virgile disent qu’on voit la tête de la Discorde et de la Renommée? Et afin qu’elle ait la tête dans le ciel , qu’importe qu’on l’y voie ou qu’on ne l’y voie pas? N’est-ce pas ici le poète qui parle, et qui est supposé voir tout ce qui se passe même dans le ciel , sans que pour cela les yeux des autres hommes le découvrent? En vérité , j’ai peur que les lecteurs ne rougissent pour moi de me voir réfuter de si étranges raisonnemens. Notre censeur attaque ensuite une autre hyperbole d’Homère , à propos des chevaux des dieux. Mais comme ce qu’il dit contre cette hyperbole n’est qu’une fade plaisanterie , le peu que je viens de dire contre l’objection précédente suffira , je crois, pour répondre à toutes les deux.