Dix tragédie» latines portent le nom de Sénèque
veilleux dont le nom seul fait l’éloge, comme Homère, Platon, Cicéron , Virgile , etc. Et je ne règle point l’estime que je fais d’eux par le temps qu’il y a que leurs ouvrages durent , mais par le temps qu’il y a qu’on les admire. C’est de quoi il est bon d’avertir beaucoup de gens qui pourraient mal à propos croire ce que veut insinuer notre censeur , qu’on ne loue les anciens que parce qu’ils sont anciens , et qu’on ne blâme les modernes que parce qu’ils sont modernes; ce qui n’est point du tout véritable, y avant beaucoup d’anciens qu’on n'admire point, et beaucoup de modernes que tout le monde loue. L’antiquité d’un écrivain n’est pas un titre certain de son mérite ; mais l'antique et constante admiration qu’on a toujours eue pour ses ouvrages , est une preuve sûre et infaillible qu’on les doit admirer
RÉFLEXION VIH.
Il n’en est pas ainsi de Pindare et de Sophocle ; car an milieu de leur plus grande violence, dorant qu'ils tonnent et foudroient, pour ainsi dire, souvent leur ardeur vient à s'éteindre, et ils tombent malheureusement. ( Paroles de Lonçin, chap xxyu. )
Longin donne ici assez à entendre qu’il avoit trouvé des choses à redire dans Pindare. Et dans quel auteur n’en trouve-t-on point? Mais en même temps il déclare que ces fautes qu’il y a remarquées ne peuvent point être appelées proprement fautes, et que ce ne sont que de petites négligences où Pindare est tombé à cause de cet esprit divin dont il est entraîné, et qu’il n’étoit pas en sa puissance de régler comme il vouloit.' C’est ainsi que le plus grand et le plus sévère de tous les critiques grecs parle de Pindare , même en le censurant.
Ce n’est pas là le langage de M. Perrault , homme qui sûrement ne sait point de grec. Selon lui 1 , Pindare non-seulement est plein de véritables fautes, mais c’est un auteur qui n’a aucune beauté; un diseur de galimatias impénétrable , que jamais personne n'a pu comprendre , et dont Horace s’est moqué quand il a dit que c’étoit un poète inimitable. En un mot , c’est un écrivain sans mérite, qui n’est estimé que d’un certain nombre de savans, oui le lisent sans le concevoir , et qui ne s’attachent qu’à recueillir quelques misérables sentences dont il a semé ses ouvrages. Voilà ce qu’il juge à propos d’avancer sans preuve dans le dernier de ses dialogues. Il est vrai que dans un autre de ses dialogues il vient à la preuve devant Mme la présidente Morinet , et prétend montrer que le commencement de la première ode de ce grand poète ne s’entend point. C’est ce qu'il prouve admirablement par
4. Purallèlet , tome I, page 236, et tome IU, pages 163, 4 84. (B.)
SUR LONGIN
la traduction qu’il en a faite ; car il faut avouer que si Pindare s’étoit énoncé comme lui , La Serre ni Richesource 1 ne l’emporteroient pas sur Pindare pour le galimatias et pour la bassesse.
On sera donc assez surpris ici de voir que cette bassesse et ce galimatias appartiennent entièrement à M. Perrault, qui, en traduisant Pindare, u’a entendu ni le grec, ni le latin, ni le françois. C'est ce qu’il est aisé de prouver. Mais pour cela il faut savoir que Pindare vivoit peu de temps après Pythagore , Thalès et Anaxagore , fameux philosophes naturalistes , et qui avoient enseigné la physique avec un fort grand succès. L'opinion de Thalès , qui mettoit l’eau pour le principe des choses , étoit surtout célèbre. Empédocle, Sicilien, qui vivoit du temps de Pindare même, et qui avoit été disciple d’Anaxagore, avoit encore poussé la chose plus loin qu’eux; et non-seulement avoit pénétré fort avant dans la connoissance de la nature, mais il avoit fait ce que Lucrèce1 a fait depuis, à son imitation, je veux dire qu’il avoit mis toute la physique en vers. On a perdu son pcëme; on sait pourtant que ce poème commençoit par l’éloge des quatre élémens , et vraisemblablement il n’y avoit pas oublié la formation de l’or et des autres métaux. Cet ouvrage s’étoit rendu si fameux dans la Grèce, qu’il y avoit fait regarder son auteur comme une espèce de divinité.
Pindare , venant donc à composer sa première ode olympique à la louange d’Hiéron , roi de Sicile , qui avoit remporté le prix de la course des chevaux, débute par la chose du monde la plus simple et la plus naturelle, qui est que, s’il vouloit chanter les merveilles de la nature, il chanteroit, à l’imitation d'Empédocle, Sicilien, l’eau et l’or, comme les deux plus excellentes choses du monde ; mais que , s’étant consacré à chanter les actions des hommes, il va chanter le combat olympique, puisque c’est en effet ce que les hommes font de plus grand; et que de dire qu’il y ait quelque autre combat aussi excellent que le combat olympique , c’est prétendre qu’il y a dans le ciel quelque autre astre aussi lumineux que le soleil. Voilà la pensée de Pindare mise dans son ordre naturel , et telle qu’un rhéteur la pourroit dire dans une exacte prose. Voici comme Pindare l’énonce en poète : « Il n’y a rien de si excellent que l’eau; il n’y a rien de plus éclatant que l’or, et il se distingue entre toutes les autres superbes richesses comme un feu qui brille dans la nuit. Mais, 6 mon esprit, puisque 3 c’est des combats q ue tu veux chanter , ne va point te figurer ni que dans les vastes déserts du ciel, quand il fait jour4, on
<. Jean Sourdicr de Richesource , rhéteur, mourut en <694.
2. Titus Lurrclius Carus, mort vers l’an 61 avant notre ère, auteur du poème De Rerum natura.
3. La particule et veut aussi bien dire en cet endroit puisque et comme , que si; et c’est ce que Benoit a fort bien montré dans l’ode 1U, où ces mots ipia tovp etc., sont répétés. (B.)
4. Le traducteur latin n’a pas bien rendu cet endroit /oixèrt axone.
puisse voir quelque autre astre aussi lumineux que le soleil, ni que sur la terre nous puissions dire qu’il y ait quelque autre combat aussi excellent que le combat olympique. »
Pindare est presque ici traduit mot pour mot, et je ne lui ai prêté que le mot sur la terre , que le sens amène si naturellement , qu’en vérité il n’ÿ a qu’un homme qui ne sait ce que c’est que traduire , qui puisse me chicaner là-dessus. Je ne prétends donc pas , dans une traduction si littérale , avoir fait sentir toute la force de l’original , dont la beauté consiste principalement dans le nombre , l’arrangement et la magnificence des paroles. Cependant quelle majesté et quelle noblesse un homme de bon sens n’y peut-il pas remarquer , même dans la sécheresse de ma traduction 1 Que de grandes images présentées d’abord , l’eau , l’or , le feu , le soleil ! que de sublimes figures ensemble , la métaphore , l’apostrophe , la métonymie ! Quel tour et quelle agréable circonduction de paroles ! Cette expression : a Les vastes déserts du ciel , quand il fait jour, » est peut-être une des plus grandes choses qui aient jamais été dites en poésie. En effet, qui n’a point remarqué de quel nombre infini d’étoiles le ciel paroît peuplé durant la nuit , et quelle vaste solitude c’est au contraire dès que le soleil vient à se montrer î De sorte que , par le seul début de cette ode , on commence à concevoir tout ce qu’Horace a voulu faire entendre quand il a dit que « Pindare est comme un grand fleuve qui marche à flots bouillonnans ; et que de sa bouche , comme d’une source profonde , il sort une immensité de richesses et de belles choses. »
Fervet , immensusque ruit profundo Pindarus ore.
Examinons maintenant la traduction de M. Perrault. La voici : « L’eau est très-bonne à la vérité; et l’or, qui brille comme la feu durant la nuit, éclate merveilleusement parmi les richesses qui rendent l’homme superbe. Mais, mon esprit, si tu désires chanter des combats , ne contemple point d’autre astre plus lumineux que le soleil pendant le jour, dans le vague de l’air; car nous ne saurions chanter des combats plus illustres que les combats olympiques. » Peut-on jamais voir un plus plat galimatias? a L’eau est très-bonne à la vérité , » est une manière de parler familière et comique, qui ne répond point à la majesté de Pindare. Le mot d’àpiuTov ne veut pas simplement dire en grec bon, mais merveilleux, divin, excellent entre les choses excellentes. On dira fort bien en grec qu’Alexandre et Jules César étoient âpi<rro« : traduira-t-on qu’ils étoient de bonnes gens ? D’ailleurs le mot de
àXXo fativiv aarpov, ne contempleris aliud visibile astrum , qui doivent s'expliquer dans mon Bens : a Ne pula quod videatur aliud astrum , » Ne te figure pas qu’on puisse voir un autre astre., etc. (B.)
SUR LONGIN
Donne eau en françois tombe dans le bas , a cause que cette façon de parler s’emploie dans des usages bas et populaires, d l’enseigne de la bonne eau, d la bonne eau-de-vie. Le mot d'd la vérité en cet endroit est encore plus familier et plus ridicule, et n’est point dans le grec , où le pièv et le 6c sont comme des espèces d’enclitiques qui ne servent qu’à soutenir la versification, « Et l’or qui brille1. » Il n’y a point d’et dans le grec, et qui n’y est point non plus. « Éclate merveilleusement parmi les richesses. » Merveilleusement est burlesque en cet endroit. Il n’est point dans le grec , et se sent de l’ironie que M. Perrault a dans l’esprit , et qu’il tâche de prêter même aux paroles de Pindare en le traduisant. « Qui rendent l’homme superbe. » Cela n’est point dans Pindare , qui donne l’épithète de superbe aux richesses mêmes , ce qui est une figure très-belle ; au lieu que dans la traduction , n’y ayant point de figure, il n’y a plus par conséquent de poésie. « Mais, mon esprit, etc. » C’est ici, où M. Perrault achève de perdre la tramontane ; et , comme il n’a entendu aucun mot de cet endroit où j’ai fait voir un sens si noble , si majestueux et si clair , on me dispensera d’en faire l’analyse.
Je me contenterai de lui demander dans quel lexicon , dans quel dictionnaire ancien ou moderne , il a jamais trouvé que icrjSé en grec, ou ne en latin, voulût dire car. Cependant c’est ce car qui fait ici toute la confusion du raisonnement qu’il veut attribuer à Pindare. Ne sait-il pas qu’en toute langue , mettez un car mal à propos , il n’y a point de raisonnement qui ne devienne absurde ? Que je dise , par exemple : <* II n’y a rien de si clair que le commencement de la première ode de Pindare, et M. Perrault ne l’a point entendu; » voilà parler très-juste. Mais si je dis : «t Il n’y a rien de si clair que le coiqmencement de la première ode de Pindare; car M. Perrault ne l’a point entendu; » c’est fort mal argumenté , parce que d’un fait très-véritable je fais une raison trèsfausse, et qu’il est fort indifférent, pour faire qu’une chose soit claire ou obscure, que M. Perrault l’entende ou ne l’entende point.
Je ne m’étendrai point davantage à lui faire connoîtreune faute qu’il n’est pas possible que lui-même ne sente. J’oserai seulement l’avertir que, lorsqu’on veut critiquer d’aussi grands hommes qu’Homère et que Pindare , il faut avoir du moins les premières teintures de la grammaire; et qu’il peut fort bien arriver que l’auteur le plus habile devienne un auteur de mauvais sens entre les mains d’un traducteur ignorant , qui ne l’entend point , et qui ne sait pas même quelquefois que ni ne veut point dire car.
Après avoir ainsi convaincu M. Perrault sur le grec et le latin, il trouvera bon que je l’avertisse aussi qu’il y a une grossière faute
4 . S’il y avoit l’or qui brille , dans le grec, cela feroit un solécisme; car il Taudroit que xiOopevov fat l'adjectif de xPV7°f- (B.j Boileau 17
de françois dans ces mots de sa traduction : « Mais , mon esprit , ne contemples point, etc. » et que contemple, à l’impératif, n’a point d’s. Je lui conseille donc de renvoyer cet s au mot de casuile , qu’il écrit toujours ainsi , quoiqu’on doive toujours écrire et prononcer casuiste. Cet s , je l’avoue , y est un peu plus nécessaire qu’au pluriel du mot d 'opéra; car bien que j’aie toujours entendu prononcer des opéras comme on dit des factums et des totons 1 , je ne voudrois pas assurer qu’on le doive écrire , et je pourrais bien m’être trompé en l’écrivant de la sorte.