‹ Œuvres complètes de BoileauChapitre 266 sur 492 · RÉFLEXION IX · texte numérisé non relu

RÉFLEXION IX

Les mots bu sont comme autant de marques honteuses qui flétrissent l’expression. (Paroles de Longin, chap. rxxv.)

Cette remarque est vraie dans toutes les langues, il n’y a rien qui avilisse davantage un discours que les mots bas. On souffrira plutôt, généralement parlant, une pensée basse exprimée en termes nobles , que la pensée la plus noble exprimée en termes bas. La raison de cela est que tout le monde ne peut pas juger de la justesse et de la force d’une pensée ; mais qu’il n’y a presque personne , surtout dans les langues vivantes , qui ne sente la bassesse des mots. Cependant il y a peu d’écrivains qui ne tombent quelquefois dans ce vice. Longin , comme nous voyons ici , accuse Hérodote , c’est-à-dire le plus poli de tous les historiens grecs , d’avoir laissé échapper des mots bas dans son histoire. On en reproche à Tite Live’, à Salluste3 et à Virgile *.

N’est-ce donc pas une chose fort surprenante qu’on n’ait jamais, fa’ l sur cela aucun reproche à Homère , bien qu’il ait composé deux poèmes , chacun plus gros que Y Enéide , et qu’il n’y ait point d’écrivain qui descende quelquefois dans un plus grand détail que

t. C’est le jouet d’enfant que nous appelons à présent tonton. Le nom de toton lui venoit du mot latin totum écrit sur une de ses faces.

2. Titus Livius, né à Padoue, mourut au commencement de l’an t8 de notre ère. Son histoire romaine comprenoit cent quarante-deux livres, il n’en reste que trente-cinq.

3. Caius Sallustius Crispus naquit l'an 84 avant J. C. Il ne reste de ses écrits que la Guerre de Jugurtha , la Conjuration de Catilina, et des fragmens d’une histoire du dernier siècle de la république romaine.

4. Publius Virgilius Maro, né à Andes, près de Mantoue, vers l’an 70 avant notre ère, mort à Blindes, en Calabre, à cinquante et un ans.

SUR LONGIN

lui , ni qui dise si volontiers les petites choses, ne se servant jamais que de termes nobles , ou employant les termes les moins relevés avec tant d’art et d’industrie, comme remarque Denys d Halicaniasse, qu’il les rend nobles et harmonieux? Et certainement, s il y avoit eu quelque reproche à lui faire sur la bassesse des mots, Longin rte l’auroit pas vraisemblablement plus épargné ici qu Hérodote. On voit donc par là le peu de sens de ces critiques modernes qui veulent juger du grec sans savoir de grec, et qui, ne usant Homère que dans des traductions latines très-basses, ou dans des traductions françoises encore plus rampantes imputent à Homère les bassesses de ses traducteurs, et l'accuseat de ce qu en parlant grec il n’a pas assez noblement parlé latin ou françois. Ces messieurs doivent savoir que les mots des langues ne repondent pas toujours juste les uns aux autres; et qu’un terme grec très-noble ne peut souvent être exprimé en françois que par un terme très-bas. Cela se voit par le mot d’asiW et latin, et d ’dne en françois, qui sont de la dernière bassesse dans 1 une et dans l’autre de ces langues, quoique le mot qui signifie cet animal n’ait rien de bas en grec ni en hébreu , où on le voit employé dans les endroits même les plus magnifiques. Il en est de même du mot de mulet et de plusieurs autres.

En effet les langues ont chacune leur bizarrerie : mais la françoise est principalement capricieuse sur les mots; et bien qu’elle soit riche en beaux termes sur de certains sujets , il y en a beaucoup où elle est fort pauvre ; et il y a un très-grand nombre de petites choses qu’elle ne sauroit dire noblement : ainsi, par exemple, bien que dans les endroits les plus sublimes elle nomme . sans s’avilir un mouton, une chèvre, une brebis, elle ne sauroit, sans se diffamer, dans un style un peu élevé, nommer un veau, une truie , un cochon. Le mot de génisse en françois est fort beau , surtout dans une églogue ; vache ne s’y peut pas* souffrir. Pasteur et berger y sont du plus bel usage; gardeur de pourceaux ou gardeur de bœufs y seroient horribles. Cependant il n’y a peut-être pas dans le grec deux plus beaux mots que et pouxéXo;,

qui répondent à cesdeux mots françois; et c’est pourquoi Virgile a intitulé ses églogues de ce doux nom de bucoliques , qui veut pourtant dire en notre langue à la lettre, les entretiens des bouviers ou des gardeurs de bœufs.

Je pourrois rapporter encore ici un nombre infini de pareils exemples. Mais, au lieu de plaindre en cela le malheur de notre langue , prendrons-nous le parti d’accuser Homère et Virgile de bassesse , pour n’avoir pas prévu que ces termes, quoique si noblés et si doux à l’oreille en leur langue , seroient bas et grossiers étant traduits un jour en françois? Voilà en effet le principe sur lequel M. Perrault fait le procès à Homère. Il ne se contente pas de le condamner sur les basses traductions qu’on en a faites en latin : pour plus grande sûreté, il traduit lui-même ce latin

en françois ; et avec ce beau talent qu’il a de dire bassement toutes choses, il fait si bien, que, racontant le sujet de l’Odyssée, il fait d’un des plus nobles sujets qui ait jamais été traité , un ouvrage aussi burlesque que l’Ovide en belle humeur1.

Il change ce sage vieillard qui avoit soin des troupeaux d’Ulysse en un vilain porcher. Aux endroits où Homère dit a que la nuit couvroit la terre de son ombre , et cachoit les chemins aux voyageurs , » il traduit , a que l’on commençoit à ne voir goutte dans les rues. » Au lieu de la magnifique chaussure dont Télémaque lie ses pieds délicats , il lui fait mettre ses beaux souliers de parade. A l’endroit où Homère , pour marquer la propreté de la maison de Nestor , dit a que ce fameux vieillard s'assit devant sa porte sur des pierres fort polies , et qui reluisoient comme si on les avoit frottées de quelque huile précieuse , » il met « que Nestor s’alla asseoir sur des pierres luisantes comme de l’onguent. » Il explique partout le mot de où; , qui est fort noble en grec , par le mot de cochon ou de pourceau , qui est de la dernière bassesse en françois. Au lieu qu’Agamemnon dit « qu’Égisthe le fit assassiner dans son palais , comme un taureau qu’on égorge dans une étable , » il met dans la bouche d’Agamemnon cette manière de parler basse : « Êgisthe me fit assommer comme un bœuf. » Au lieu de dire, comme porte le grec, « qu’Ulysse voyant son vaisseau fracassé et son mât renversé d’un coup de tonnerre , il lia ensemble , du mieux qu’il put , ce mât avec son reste de vaisseau , et s’assit dessus, » il fait dire à Ulysse « qu’il se mit à cheval sur son mât. » C’est en cet endroit qu’il fait cette énorme bévue que nous avons remarquée ailleurs dans nos observations.

11 dit encore sur ce sujet cent autres bassesses de la même force , exprimant en style rampant et bourgeois les mœurs des hommes de cet ancien siècle , qu’Hésiode appelle le siècle des héros , où l’on ne connoissoit point la mollesse et les délices , où l’on se servoit , où l’on s’habilloit soi-même , et qui se sentoit encore par là du siècle d’or. M. Perrault triomphe à nous faire voir combien cette simplicité est éloignée de notre mollesse et de notre luxe , qu’il regarde comme un des grands présens que Dieu ait faits aux hommes, et qui sont pourtant l’origine de tous les vices, ainsi que Longin le fait voir dans son dernier chapitre, où il traite de la décadence des esprits , qu’il attribue principalement à ce luxe et à cette mollesse.

M. Perrault ne fait pas réflexion que les dieux et les déesses dans les fables n’en sont pas moins agréables , quoiqu’ils n’aient ni estafiers, ni valets de chambre, ni dames d’atours, et qu’ils aillent souvent tout nus ; qu’enfin le luxe est venu d’Asie en Europe, et que c’est des nations barbares qu’il est descendu chez les nations polies, où il a tout perdu; et où, plus dangereux

t. Par d’Assoucy.

SUR LONGIN

fléau que la peste ni que la guerre, il a, comme dit 3 u vénal , vengé l’univers vaincu , en pervertissant les vainqueurs :

Sætior or mis

Luxuria incubuit, victumque ulcucitur orbem.

(Satires , VI , v. 292 , 293.)

Maurois beaucoup de choses à dire sur ce sujet : mais il faut les réserver pour un autre endroit, et je ne veux parler ici que de la bassesse des mots. M. Perrault en trouve beaucoup dans les épithètes d’Homère, qu’il accuse d’être souvent superflues. Il ne sait pas sans doute ce que sait tout homme un peu versé dans le grec , que, comme en Grèce autrefois le fils ne portoit point le nom du père , il est rare , même dans la prose , qu’on y nomme un homme sans lui donner une épithète qui le distingue, en disant ou le nom • de son père , ou son pays , ou son talent , ou son défaut ; Alexandre fils de Philippe , Alcibiade fils de Clinias , Hérodote d’Halicamasse , Clément Alexandrin ' , Polyclète le sculpteur , Diogène le cynique, Denys le tyran, etc. Homère donc, écrivant dans le génie de sa langue, ne s’est pas contenté de donner à ses dieux et à ses héros ces noms de distinction qu’on leur donnoit dans la prose, mais il leur en a composé de doux et d’harmonieux qui marquent leur principal caractère. Ainsi par l’épithète de léger à la course 1 qu’il donne à Achille, il a marqué l’impétuosité d’un jeune homme. Voulant exprimer la prudence dans Minerve, il l’appelle la déesse aux yeux fins-'. Au contraire, pour peindre la majesté dans Junon, il la nomme la déesse aux yeux grands et ouverts*; et ainsi des autres.

11 ne faut donc pas regarder ces épithètes qu’il leur donne comme de simples épithètes, mais comme des espèces de surnoms qui les font connoître. Et on n’a jamais trouvé mauvais qu’on répétât ces épithètes, parce que ce sont, comme je viens dédire, des espèces de surnoms. Virgile est entré dans ce goût grec, quand il a répété tant de fois dans VÉnéide : pius Æneas et pater Æneas, qui sont comme les surnoms d’Énée. Et c’est pourquoi on lui a objecté fort mal à propos qu’Énée se loue lui-même, quand il dit : Sum pius Æneas , «je suis le pieux Ênée ; » parce qu’il ne fait proprement que dire son nom. Il ne faut donc pas trouver étrange qu’Homère donne de ces sortes d’épithètes à ses héros , en des occasions qui n’ont aucun rapport à ces épithètes , puis- que cela se fait souvent même en françois, où nous donnons le nom de saint à nos saints, en des rencontres où il s’agit de toute autre chose que de leur sainteté ; comme quand nous disons que saint Paul gardoit les manteaux de ceux qui lapidoient saint Étienne. ^

1 . Clément d'Alexandrie, théologien grec, mort l’an 217 de l’ère vulgaire, auteur des Stromales.

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