‹ Œuvres complètes de BoileauChapitre 268 sur 492 · DES NEUF PREMIÈRES RÉFLEXIONS · texte numérisé non relu

DES NEUF PREMIÈRES RÉFLEXIONS

Voilà un léger échantillon du nombre infini de fautes que M. Perrault a commises, en voulant attaquer les défauts des anciens. Je n’ai mis ici que celles qui regardent Homère et Pindare; encore n’y en ai-je mis qu’une très-petite partie, et selon que les paroles de Longin m’en ont donné l’occasion : car si je voulois ramasser toutes celles qu’il a faites sur le seul Homère . il faudroit un très-gros volume. Et que seroit-ce donc si j’allois lui faire voir ses puérilités sur la langue grecque et sur la langue latine; ses ignorances sur Platon , sur Démosthène , sur Cicéron , sur Horace , surTérence, sur Virgile, etc.; les fausses interprétations qu’il leur donne, les solécismes qu’il leur fait faire, les bassesses et le galimatias qu'il leur prête I J’aurois besoin pour cela d’un loisir qui me manque.

Je ne réponds pas néanmoins, comme j’ai déjà dit, que dans les éditions de mon livre qui pourront suivre celle-ci, je ne lui découvre encore quelques-unes de ses erreurs , et que je ne le fasse peut-être repentir de n’avoir pas mieux profité du passage de Quintilien qu’on a allégué autrefois si à propos à un de ses frères sur un pareil sujet. Le voici :

Modeste tamen et circumspecto judicio de tant i s vins pronuntiandum est, ne, quod plerisque accidit, damnent quæ non inl élit gunt.

« Il faut parler avec beaucoup de modestie et de circonspection de ces grands hommes , de peur qu’il ne vous arrive , ce qui est arrivé à plusieurs , de blâmer ce que vous n’entendez pas. »

M. Perrault me répondra peut-être ce qu’il m’a déjà répondu, qu'il a gardé cette modestie, et qu’il n’est point vrai qu’il ait parlé de ces grands hommes avec le mépris que je lui reproche ; mais il n'avance si hardiment cette fausseté que parce qu’il suppose , et avec raison , que personne ne lit ses dialogues ; car de quel front pourroit-il la soutenir à des gens qui auroient seulement lu ce qu'il y dit d’Homère ?

11 est vrai pourtant que, comme il ne se soucie point de se contredire, il commence ses invectives contre ce grand poète par avouer qu’Homère est peut-être le plus vaste et le plus bel esprit qui ait jamais été ; mais on peut dire que ces louanges forcées qu’il lui donne sont comme des fleurs dont il couronne la victime qu’il va immoler à son mauvais sens, n'y ayant point d’infamies qu’il ne lui dise dans la suite, l’accusant d’avoir fait ses deux poèmes sans dessein, sans vue, sans conduite. Il va même jusqu’à cet excès d’absurdité de soutenir qu’il n’y a jamais eu d’Homère;

que ce n est point un seul homme qui a fait l'Iliade et V Odyssée , mais plusieurs pauvres aveugles qui alloient , dit-il , de maison en maison réciter pour de l’argent de petits poèmes qu’ils compo* soient au hasard ; et que c’est de ces poèmes qu’on a fait ce qu’on appelle les ouvrages d’Homère. C’est ainsi que, de son autorité privée, il métamorphose tout à coup ce vaste et bel esprit en une multitude de misérables gueux. Ensuite il emploie la moitié de son livre à prouver , Dieu sait comment , qu’il n’y a dans les ouvrages de ce grand homme ni ordre , ni raison , ni économie , ni suite, ni bienséance, ni noblesse de mœurs; que tout y est plein de bassesses, de chevilles, d’expressions grossières; qu’il est mauvais géographe, mauvais astronome, mauvais naturaliste; finissant enfin toute cette critique par ces belles paroles qu’il fait dire à son chevalier : « Il faut que Dieu ne fasse pas grand cas de la réputation de bel esprit, puisqu’il permet que ces titres soient donnés, préférablement au reste du genre humain, à deux hommes comme Platon et Homère, à un philosophe qui a des visions si bizarres, et à un poète qui dit tant de choses si peu sensées. » A quoi M. l’abbé du dialogue donne les mains , en ne contredisant point , et se contentant de passer à la critique de Virgile.

C’est là ce que M. Perrault appelle parier avec retenue d’Homère, et trouver, comme Horace, que ce grand poète s’endort quelquefois. Cependant comment peut-il se plaindre que je l’accuse à faux d’avoir dit qu’Homère étoit de mauvais sens ? Que signifient donc ces paroles : « Un poète qui dit tant de choses si peu sensées ? » Croit-il s’être suffisamment justifié de toutes ces absurdités , en soutenant hardiment . comme il a fait , qu’Érasme 1 2 3 et le chancelier Bacon 1 , ont parlé avec aussi peu de respect que lui des anciens? Ce qui est absolument faux de l’un et de l’autre , et surtout d’Erasme , l’un des plus grands admirateurs de l’antiquité : car bien que cet excellent homme se soit moqué avec raison de ces scrupuleux grammairiens qui n’admettent d’autre latinité que celle de Cicéron , et qui ne croient pas qu’un mot soit latin s’il n’est dans cet orateur, jamais homme au fond n’a rendu plus de justice aux bons écrivain^ de l’antiquité , et à Cicéron même , qu’Êrasme.

M. Perrault ne sauroit donc plus s’appuyer que sur le seul exemple de Jules Scaliger’. Et il faut avouer qu’il l’allègue avec un peu plus de fondement. En effet, dans le dessein que cet orgueilleux savant s’étoit proposé . comme il le déclare lui-même , de dresser des autels à Virgile, il a parlé d’Homère d’une manière

1. Didier Érasme naquit en 1467 à Rotterdam, et mourut en 4 636.

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