En 1683. — 2. Publié en
3. Celte lctire est bien réellement celle qui avoil été adressée à Mon-
tausier par Huet.
de sorte que ce sont comme deux espèces de dissertations ramassées ensemble dont il fait un seul ouvrage.
Bien que ces deux dissertations soient écrites avec assez d’amertume et d’aigreur, je fus médiocrement ému en les lisant, parce que les raisons m’en parurent extrêmement foibles; que M. Le Clerc, dans ce long verbiage qu’il étale, n’entame pas, pour ainsi dire , la question ; et que tout ce qu’il y avance ne vient que d'une équivoque sur le mot de sublime , qu’il confond avec le style sublime , et qu’il croit entièrement opposé au style simple. J’étois en quelque sorte résolu de n’y rien répondre; cependant mes libraires depuis quelque temps, à force d’importunités, m’ayant enfin fait consentir à une nouvelle édition de mes ouvrages , il m’a semblé que cette édition seroit défectueuse si je n’y donnois quelque signe de vie sur les attaques d’un si célèbre adversaire. Je me suis donc enfin déterminé à y répondre , et il m’a paru que le meilleur parti que je pouvois prendre , c’étoit d’ajouter aux neuf Réflexions que j’ai déjà faites sur Longin , et où je crois avoir assez bien confondu M. Perrault , une dixième Réflexion, où je répondrois aux deux dissertations nouvellement publiées contre moi. C’est ce que je vais exécuter ici.
Mais comme ce n’est point M. Huet qui a fait imprimer luimême la lettre qu’on lui attribue , et que cet illustre prélat ne m’en a point parlé dans l’Académie françoise, où j’ai l’honneur d’être son confrère, et où je le vois quelquefois, M. Le Clerc permettra que je ne me propose d’adversaire que M. Le Clerc, et que par là je m’épargne le chagrin d’avoir à écrire contre un aussi grand prélat que M. Huet, dont, en qualité de chrétien, je respecte fort la dignité, et dont, en qualité d’homme de lettres, j’honore extrêmement le mérite et le grand savoir. Ainsi c’est au seul M. Le Clerc que je vais parler: et il trouvera bon que je le fasse en ces termes :
Vous croyez donc , monsieur , et vous le croyez de bonne foi , qu’il n’y a point de sublime dans ces paroles de la Genèse : Dieu dit : Que la lumière se fasse , et la lumière se fit. A cela je pourrois vous répondre en général , sans entrer dans une plus grande discussion , que le sublime n’est pas proprement une chose qui se prouve et qui se démontre ; mais que c’est un merveilleux qui saisit , qui frappe et qui se fait sentir. Ainsi , per sonne ne pouvant entendre prononcer un peu majestueusement ces paroles : Que la, lumière se fasse , etc. , sans que cela excite en lui une certaine élévation d’âme qui lui fait plaisir, il n’est plus question de savoir s’il y a du sublime dans ces paroles , puisqu’il y en a indubitablement. S’il se trouve quelque homme bizarre qui n'y en trouve point , il ne faut pas chercher des raisons pour lui montrer qu’il y en a; mais se borner à le plaindre de son peu de conception et de son peu de goût , qui l’empêche de sentir ce que tout le monde sent d’abord. C’est là, monsieur, ce que je pourrois
SUR LONGIN
me contenter de vous dire ; et je suis persuadé que tout ce qu’il y a de gens sensés avoueroient que par ce peu de mots je vous aurais répondu tout ce qu’il falloit vous répondre.
Mais puisque l’honnêteté nous oblige de ne pas refuser nos lumières à notre prochain pour le tirer d’une erreur où il est tombé , je veux bien descendre dans un plus grand détail , et ne point épargner le peu de connoissances que je puis avoir du sublime pour vous tirer de l’aveuglement où vous vous êtes jeté vous-même , par trop de confiance en votre grande et hautaine érudition.
Avant que d’aller plus loin, souffrez, monsieur, que je vous demande comment il peut se faire qu’un aussi habile homme que vous , voulant écrire contre un endroit de ma préface aussi considérable que l’est celui que vous attaquez , ne se soit pas donné la peine de lire cet endroit , auquel il ne parolt pas même que vous ayez fait aucune attention ; car , si vous l’aviez lu , si vous l’aviez examiné un peu de près , me diriez-vous , comme vous faites, pour montrer que ces paroles : Üieu dit, etc., n’ont rien de sublime , qu’elles ne sont point dans le style sublime , sur ce qu’il n’y a point de grands mots , et qu’elles sont énoncées avec une très-grande simplicité ? N’avois-je pas prévenu votre objection, en assurant, comme je l’assure dans cette même préface, que par sublime, en cet endroit, Longin n’entend pas ce que nous appelons le style sublime, mais cet extraordinaire et ce merveilleux qui se trouve souvent dans les paroles les plus simples , et dont la simplicité même fait quelquefois la sublimité T Ce que vous avez si peu compris , que même à quelques pages de là , bien loin de convenir qu’il y a du sublime dans les paroles que Moïse fait prononcer à Dieu au commencement de la Genèse, vous prétendez que si Moïse avoit mis là du sublime, il aurait péché contre toutes les règles de l’art , qui veut qu’un commencement soit simple et sans affectation : ce qui est très-véritable , mais ce qui ne dit nullement qu’il ne doit point y avoir de sublime , le sublime n’étant point opposé au simple , et n’y ayant rien quelquefois de plus sublime que le simple même , ainsi que je vous l’ai déjà fait voir; et dont, si vous doutez encore, je m’en vais vous convaincre par quatre ou cinq exemples , auxquels je vous défie de répondre. Je ne les chercherai pas loin. Longin m’en fournit lui-même d'abord un admirable , dans le chapitre d’où j’ai tiré cette dixième Réflexion. Car y traitant du sublime qui vient de la grandeur de la pensée , après avoir établi qu’il n’y a proprement que les grands hommes à qui il échappe de dire des choses grandes et extraordinaires : «Voyez, par exemple, ajoute-t-il, ce que répondit Alexandre , quand Darius lui fit offrir la moitié de l’Asie , avec sa fille en mariage. « Pour moi , lui disoit Parménion , si j’étois « Alexandre , j’accepterais ces offres. — Et moi aussi , répliqua ce « prince, si j’étois Parménion. » Sont-ce là de grandes paroles?
Peut-on rien dire de plus naturel , de plus simple et de moins affecté que ce mot? Alexandre ouvre-t-il une grande bouche pour le dire? Et cependant ne faut-il pas tomber d’accord que toute la grandeur de l’àme d’Alexandre s’y fait voir? 11 faut à cet exemple en joindre un autre de même nature , que j’ai allégué dans la préface de ma dernière édition de Longin; et je le vais rapporter dans les mêmes termes qu’il y est énoncé , afin que l’on voie mieux que je n’ai point parlé en l’air , quand j’ai dit que M. Le Clerc , voulant combattre ma préface , ne s’est pas donné la peine de la lire. Voici en effet mes paroles : Dans la tragédie <¥ Horace ' du fameux Pierre Corneille , une femme qui avoit été présente au combat des trois Horaces contre les trois Curiaces, mais qui s’étoit retirée trop tôt , et qui n’en avoit pas vu la fin , vient mal à propos annoncer au vieil Horace, leur père, que deux de ses fils ont été tués , et que le troisième , ne se voyant plus en état de résister, s’est enfui. Alors ce vieux Romain, possédé de l’amour de sa patrie , sans s’amuser à pleurer la perte de ses deux fils morts si glorieusement, ne s’afflige que de la fuite honteuse du dernier , qui a , dit-il , par une si lâche action , imprimé un opprobre éternel au nom d’Horace ; et leur sœur , qui étoit là présente , lui ayant dit :
<r Que vouliez-vous qu’il fît contre trois ? = il répond brusquement :
«Qu’il mourût. »
Voilà des termes fort simples. Cependant il n’y a personne qui ne sente la grandeur qu’il y a dans ces trois syllabes , qu’il mourût; sentiment d’autant plus sublime qu’il est simple et naturel , et que par là on voit que ce héros parle du fond du cœur, et dans les transports d’une colère vraiment romaine. La chose effectivement auroit perdu de sa forpe , si , au lieu de dire : Qu’il mourût , il avoit dit : « Qu’il suivît l’exemple de ses deux frères; » ou « Qu’il sacrifiât sa vie à l’intérêt et à la gloire de son pays. » Ainsi c’est la simplicité même de ce mot qui en fait voir la grandeur. N’avoisje pas, monsieur, en faisant cette remarque, battu en ruine votre objection , même avant que vous l’eussiez faite? Et ne prouvois-je pas visiblement que le sublime se trouve quelquefois dans la manière de parler la plus simple? Vous me répondrez peut-être que cet exemple est singulier, et qnjon n’en peut pas montrer beaucoup de pareils. En voici pourtant encore un que je trouve, à l’ouverture du livre , dans la Médée 3 du même Corneille , où cette fameuse enchanteresse, se vantant que, seule et abandonnée comme elle est de tout le monde , elle trouvera pourtant bien moyen de se venger de tous ses ennemis, Nérine, sa confidente, lui dit :
< . Acte III , scène vi. (B.) — 3. Acte l , scène xv. ^B.)
SUR LONGIN
« Perdez l’aveugle erreur dont vous êtes séduite, Pour voir en quel état le sort vous a réduite ; Votre pays vous hait , votre époux est sans foi : Contre tant d’ennemis que vous reste-t-il ? »
à quoi Médée répond :
Moi, dis-je, et c’est assez.»
« Moi;
Peut-on nier qu’il n’y ait du sublime, et du sublime le plus relevé , dans ce monosyllabe , mot ? Qu’est-ce donc qui frappe dans ce passage , sinon la fierté audacieuse de cette magicienne , et la confiance qu’elle a dans son art? Vous voyez, monsieur, que ce n’est point le style sublime, ni par conséquent les grands mots, qui font toujours le sublime dan3 le discours , et que ni Longin ni moi ne l’avons jamais prétendu. Ce qui est si vrai, par rapport à lui , qu’en son Traité du Sublime , parmi beaucoup de passages qu’il rapporte pour montrer ce que c’est qu’il entend par sublime , il ne s’en trouve pas plus de cinq ou six où les grands mots fassent partie du sublime. Au contraire, il y en a un nombre considérable où tout est composé de paroles fort simples et fort ordinaires; comme , par exemple , cet endroit de Démosthène , si estimé et si admiré de tout le monde, où cet orateur gourmande ainsi les Athéniens : « Ne voulez-vous jamais faire autre chose qu’aller par la ville vous demander les uns aux autres : Que dit-on de nouveau ? Et que peut-on vous apprendre de plus nouveau que ce que vous voyez ? Un homme de Macédoine se rend maître des Athéniens, et fait la loi à toute la Grèce. Philippe est-il mort? dira l’un. Non, répondra l’autre, il n’est que malade. Eh ! que vous importe, messieurs, qu’il vive ou qu’il meure? quand le ciel vous en auroit délivrés, vous vous feriez bientôt vous-mêmes un autre Philippe. » Y a-t-il rien de plus simple, de plus naturel et de moins enflé que ces demandes et ces interrogations? Cependant qui est-ce qui n’en sent point le sublime? Vous, peut-être, monsieur; parce.que vous n’y voyez point de grands mots, ni de ces ambitiosa omamcnta en quoi vous le faites consister, et en quoi il consiste si peu, qu’il n’y a rien même qui rende le discours plus froid et plus languissant que les grands mots mis hors de leur place. Ne dites donc plus, comme vous faites en plusieurs endroits de votre dissertation , que la preuve qu’il n’y a point de sublime dans le style de la bible , c’est que tout y est dit sans exagération et avec beaucoup de simplicité, puisque c’est cette simplicité même qui en fait la sublimité. Les grands mots, selon les habiles connoisseurs , font en effet si peu l’essence entière du sublime, qu’il y a même dans les bons écrivains des endroits sublimes dont la grandeur vient de la petitesse énergique des paroles , comme on le peut voir dans ce passage d’Hérodote , qui est cité par Longin : « Cléomène étant devenu furieux , il prit un
couteau dont il se hacha la chair en petits morceaux; et s’étant ainsi déchiqueté lui-même , il mourut : » car on ne peut guere assembler de mots plus bas et plus petits que ceux-ci , <* se hacher la chair en morceaux, et se déchiqueter soi-même. » On y sent toutefois une certaine force énergique qui, marquant l’horreur de la chose qui y est énoncée , a je ne sais quoi de sublime.
Mais voilà assez d’exemples cités , pour vous montrer que le simple et le sublime dans le discours ne sont nullement opposés. Examinons maintenant les paroles qui font le sujet de notre contestation ; et pour en mieux juger , considérons-les jointes et liées avec celles qui les précèdent. Les voici : « Au commencement , dit Moïse , Dieu créa le ciel et la terre. La terre étoit informe et toute nue. Les ténèbres couvroient la face de l’abîme, et l’esprit de Dieu étoit porté sur les eaui. » Peut-on rien voir, dites-vous, de plus simple que ce début? Il est fort simple, je l’avoue, à la réserve pourtant de ces mots : « et l’esprit de Dieu étoit porté sur les eaux , » qui ont quelque chose de magnifique , et dont l’obscurité élégante et majestueuse nous fait concevoir beaucoup de choses au delà de ce qu’elles semblent dire ; mais ce n’est pas de quoi il s’agit ici. Passons aux paroles suivantes , puisque ce sont celles dont il est question. Moïse ayant ainsi expliqué dans une narration également courte , simple et noble , les merveilles de la création , songe aussitôt à faire connoltre aux hommes l’auteur de ces merveilles. Pour cela donc, ce grand prophète n’ignorant pas que le meilleur moyen de faire connoître les personnages qu’on introduit , c’est de les faire agir , il met d’abord Dieu en action , et le fait parler. Et que lui fait-il dire ? Une chose ordinaire , peut-être ? Non ; mais ce qui s’est jamais dit de plus grand , ce qui se peut dire de plus grand, et ce qu’il n’y a jamais eu que Dieu seul qui ait pu dire : Que la lumière se fasse. Puis tout à coup, pour montrer qu’afin qu’une chose soit faite, il suffit que Dieu veuille qu’elle se fasse , il ajoute avec une rapidité qui donne à ses paroles mêmes une âme et une vie : et la lumière se fit , montrant par là qu’au moment que Dieu parle , tout s’agite , tout s’éraeut , tout obéit. Vous me répondrez peut-être ce que vous me répondez dans la prétendue lettre de M. Huet, que vous ne voyez pas ce qu’il y a de si sublime dans cette manière de parler, que la lumière se fasse , etc. , puisqu’elle est , dites-vous , très-familière et très-commune dans la langue hébraïque, qui la rebat à chaque bout de champ. En effet, ajoutez-vous, si je disois : « Quand je sortisse dis à mes gens, suivez-moi, et ils me suivirent; je priai mon ami de me prêter son cheval , et il me le prêta : » pourroit-on soutenir que j’ai dit là quelque chose de sublime? Non, sans doute, parce que cela seroit dit dans une occasion très-frivole, à propos de choses très-petites. Mais est -il possible, monsieur, qu’avec tout le savoir que vous avez , vous soyez encore à appren-
SUR LONGIN
dre ce que n’ignore pas le moindre apprenti rhétoricien , que pour bien juger du beau, du sublime, du merveilleux dans le discours , il ne faut pas simplement regarder la chose qu’on dit , mais la personne qui la dit, la manière dont on la dit, et l'occasion où on la dit; enfin qu’il faut regarder, non quid *it, sed quo loco sit ? Qui est-ce en effet qui peut nier qu’une chose dite en un endroit paroitra basse et petite, et que la même chose dite en un autre endroit deviendra grande , noble , sublime et plus que sublime ? Qu’un homme, par exemple, qui montre à danser, dise à un jeune garçon qu’il instruit : « Aller par là , revenez , détournez , arrêtez , » cela est très-puéril et paroît même ridicule à raconter. Mais que le Soleil , voyant son fils Phaéton qui s’égare dans les deux sur un char qu’il a eu la folle témérité de vouloir conduire , crie de loin à ce fils à peu près les mêmes ou semblables paroles, cela devient très-noble et très-sublime , comme on le peut reconnoltre dans ces vers d’Euripide rapportés par Longin :
Le père cependant , plein d’un trouble funeste ,
Le voit rouler de loin sur la plaine céleste;
Lui montre encor sa route , et du plus haut des cieux Le suit autant qu’il peut de la voix et des yeux :
« Va par là, lui dit-il, reviens, détourne, arrête. » .
Je pourrois vous citer encore cent autres exemples pareils, et il s’en présente à moi de tous côtés. Je ne saurais pourtant, à mon avis , vous en alléguer un plus convaincant ni plus démonstratif que celui même sur lequel nous sommes en dispute. En effet , qu’un maître dise à son valet : « Apportez-moi mon manteau ; <• puis qu’on ajoute : « et son valet lui apporta son manteau ; » cela est très-petit , je ne dis pa3 seulement en langue hébraïque , où vous prétendez que ces manières de parler sont ordinaires , mais encore en toute langue. Au contraire , que dans une occasion aussi grande qu’est la création du monde , Dieu dise : Que la lumière se fasse; puis qu’on ajoute ; et la lumière fiU faite; cela est non-seulement sublime , mais d’autant plus sublime que , les termes en étant fort simples et pris du langage ordinaire , ils nous font comprendre admirablement, et mieux que tous les plus grands mots , qu’il ne coûte pas plus à Dieu de faire la lumière , le ciel et la terre , qu’à un maître de dire à son valet : « Apportezmoi mon manteau. » D’où vient donc que cela ne vous frappe point ? Je vais vous le dire. C’est que, n’y voyant point de grands mots ni d’omemens pompeux , et prévenu comme vous l’êtes que le style simple n’est point susceptible de sublime, vous croyez qu’il ne peut y avoir là de vraie sublimité.
Mais c’est assez vous pousser sur cette méprise , qu’il n’est pas possible, à l’heure qu’il est, que vous ne reconnoissiez. Venons maintenant à vos autres preuves ; car , tout à coup retournant à
la charge comme maître passé en l’art oratoire , pour mieux nous confondre Longin et moi, et nous accabler sans ressource, vous vous mettez en devoir de nous apprendre à l’un et à l’autre ce que c’est que sublime. Il y en a, dites-vous, quatre sortes; le sublime des termes , le sublime du tour de l’expression , le sublime des pensées et le sublime des choses. Je pourrois aisément vous embarrasser sur cette division et sur les définitions qu’ensuite vous nous donnez de vos quatre sublimes , cette division et ces définitions n’étant pas si correctes ni si exactes que vous vous le figurez. Je veux bien néanmoins aujourd’hui, pour ne point perdre de temps, les admettre toutes sans aucune restriction. Permeltez-moi seulement de vous dire qu’après celle du sublime des choses, vous avancez la proposition du monde la moins soutenable et la plus grossière; car après avoir supposé, comme vous le supposez très-solidement , et comme il n’y a personne qui n’en convienne avec vous , que les grandes choses sont grandes en elles-mêmes et par elles-mêmes , et qu’elles se font admirer indépendamment de l’art oratoire ; tout d’un coup , prenant le change , vous soutenez que pour être mises en œuvre dans un discours elles n’ont besoin d’aucun génie ni d’aucune adressent qu’un homme, quelque ignorant et quelque grossier qu’il soit, ce sont vos termes, s’il rapporte une grande chose sans en rien dérober à la connoissance de l’auditeur, pourra avec justice être estimé éloquent et sublime. Il est vrai que vous ajoutez, a non pas de ce sublime dont parle ici Longin. » Je ne sais pas ce que vous voulez dire par ces mots, que vous nous expliquerez quand il vous plaira.
Quoi qu’il en soit, il s’ensuit de votre raisonnement que pour être bon historien (ô la belle découverte !) il ne faut point d’autre talent que celui que Démétrius Phaléréus' attribue au peintre Nicias, qui étoit de choisir toujours de grands sujets. Cependant ne paroit-il pas au contraire que pour bien raconter une grande chose , il faut beaucoup plus d’esprit et de talent que pour en raconter une médiocre? En effet, monsieur, de quelque bonne foi que soit votre homme ignorant et grossier, trouvera-t-il pour cela aisément des paroles dignes de son sujet? Saura-t-il même les construire? Je dis construire; car cela n’est pas si aisé qu’on s’imagine.
Cet homme enfin , fût-il bon grammairien , saura-t-il pour cela , racontant un fait merveilleux , jeter dans son discours toute la netteté, la délicatesse, la majesté, et, ce qui est encore plus considérable, toute la simplicité nécessaire à une bonne narration? Saura-t-il choisir les grandes circonstances? Saura-t-il rejeter les superflues ! En décrivant le passage de la mer Rouge , ne s’amu-
i . Le Traité de l'Élocution que Boileau cite ici n’est point de Démétrius de Pbalère.
SUR LONGIN. 408
se-t-il point , comme le poète dont je parle dans mon Art poétique , à peindre le petit enfant
Qui va, saute, revient,
Et, joyeux, à sa mère offre un caillou qu’il tient?
En un mot, saura-t-il, comme Moïse, dire tout ce qu’il faut, et ne dire que ce qu’il faut? Je vois que cette objection vous embarrasse. Avec tout cela néanmoins , répondrez-vous , on ne me persuadera jamais que Moïse, en écrivant la Bible, ait songé à tous ces agrémens et à toutes ces petites finesses de l’école : car c’est ainsi que vous appelez toutes les grandes figures de l’art oratoire. Assurément Moïse n’y a point pensé; mais l’esprit divin qui l’inspiroit y a pensé pour lui , et les y a mises en œuvre , avec d’autant plus d’art qu’on ne s’aperçoit point qu’il y ait aucun art : car on n’y remarque point de faux ornemens , et rien ne s’y sent de l’enflure et de la vaine pompe des déclamateurs , plus opposée quelquefois au vrai sublime que la bassesse même des mots les plus abjects ; mais tout y est plein de sens , de raison et de majesté. De sorte que le livre de Moïse est en même temps le plus éloquent , le plus sublime et le plus simple de tous les livres. Il faut convenir pourtant que ce fut cette simplicité , quoique si admirable , jointe à quelques mots latins un peu barbares de la Vulgate , qui dégoûtèrent saint Augustin 1 , avant sa conversion . de la lecture de ce divin livre , dont néanmoins depuis , l’ayant regardé de plus près , et avec des yeux plus éclairés , il fit le plus grand objet de son admiration et sa perpétuelle lecture.
Mais c’est assez nous arrêter sur la considération de votre nouvel orateur. Reprenons le fil de notre discours , et voyons où vous voulez en venir par la supposition de vos quatre sublimes. Auquel de ces quatre genres, dites-vous, prétend-on attribuer le sublime que Longin a cru voir dans le passage de la Genèse ? Est-ce au sublime des mots? Mais sur quoi fonder cette prétention, puisqu’il n’y a pas dans ce passage un seul grand mot ? Sera-ce au sublime de l’expression? L’expression en est très-ordinaire, et d’un usage très-commun et très-familier , surtout dans la langue hébraïque, qui la répète sans cesse. Le donnera-t-on au sublime des pensées ? Mais bien loin d’y avoir là aucune sublimité de pensée, il n’y a pas même de pensée. On ne peut, concluezvous, l’attribuer qu’au sublime des choses, auquel Longin ne trouvera pas son compte , puisque l’art ni le discours n’ont aucune part à ce sublime. Voilà donc, par votre belle et savante démonstration , les premières paroles de Dieu dans la Genèse entièrement dépossédées du sublime que tous les hommes jusqu’ici avoient cru y voir ; et le commencement de la Bible reconnu froid , sec et
4. Aurelius Auguslinus, né à Tag&sle, en Afrique, l’an 354 , mort en 430 , évêque d'Hippôue.
sans nulle grandeur. Regardez pourtant comme les manières de juger sont différentes; puisque, si l’on me fait les mêmes interrogations que vous vous faites à vous-même , et si l'on me demande quel genre de sublime se trouve dans le passage dont nous disputons, je ne répondrai pas qu’il y en a un des quatre que vous rapportez , je dirai que tous les quatre y sont dans leur plus haut degré de perfection.
En effet , pour en venir à la preuve , et pour commencer par le premier genre , bien qu’il n’y ait pas dans le passage de la Genèse des mots grands et ampoulés , les termes que le prophète y emploie , quoique simples , étant nobles , majestueux , convenables au sujet , ils ne laissent pas d’être sublimes , et si sublimes que vous n’en sauriez suppléer d’autres que le discours n’en soit considérablement affoibli ; comme si , par exemple , au lieu de ces mots : Dieu dit : Que la lumière ie fasse , et la lumière se fit , vous mettiez : « Le souverain maître de toutes choses commanda à la lumière de se former ; et en même temps ce merveilleux ouvrage , qu’on appelle lumière , se trouva formé : » quelle petitesse ne sentira-t-on point dans ces grands mots , vis-à-vis de ceux-ci : Dieu dit : Que la lumière se fasse , etc. ? A l’égard du second genre , je veux dire du sublime du tour de l’expression, où peut-on voir un tour d’expression plus sublime que celui de ces paroles : Dieu dit : Que la lumière se fasse , et la lumière se fit; dont la douceur majestueuse, même dans les traductions grecques, latines et françoises, frappe si agréablement l’oreille de tout homme qui a quelque délicatesse et quelque goût ? Quel effet ne feroient-elles point si elles étoient prononcées dans leur langue originale par une bouche qui les pût prononcer, et écoutées par des oreilles qui les sussent entendre î Pour ce qui est de ce que vous avancez au sujet du sublime des pensées , que bien loin qu’il y ait dans le passage qu'admire Longin aucune sublimité de pensée , il n’y a pas même de pensée ; il faut que votre bon sens vous ait abandonné quand vous avez parlé de cette manière. Quoi ! monsieur , le dessein que Dieu prend immédiatement après avoir créé le ciel et la terre , car c’est Dieu qui parle en cet endroit ; la pensée , dis-je , qu’il conçoit de faire la lumière ne vous paroît pas une pensée I Et qu’est-ce donc que pensée , si ce n’en est là une des plus sublimes qui pouvoient , si en parlant de Dieu il est permis de se servir de ces termes, qui pouvoient , dis-je , venir à Dieu lui-même ? pensée qui étoit d’autant plus nécessaire , que , si elle ne fût venue à Dieu , l’ouvrage de la création restoit imparfait , et la terre demeurait informe et vide, terra autem erat inanis et vacua. Confessez donc , monsieur , que les trois premiers genres de votre sublime sont excellemment renfermés dans le passage de Moïse. Pour le sublime des choses , je ne vous en dis rien , puisque vous reconnoissez vous-même qu’il s’agit dans ce passage de la plus grande chose qui puisse être faite , et qui ait jamais été faite. Je ne sais si je me trompe , mais il me
semble que j’ai assez exactement répondu a toutes vos objections tirées des quatre sublimes.
N’attendez pas, monsieur, que je réponde ici avec la même exactitude à tous les vagues raisonnemens et à toutes les vaines déclamations que vous me faites dans la suite de votre long discours , et principalement dans le dernier article de la lettre attribuée à M. l’évêque d’Avrancbes , où , vous expliquant d’une manière embarrassée , vous donnez lieu aux lecteurs de penser que vous êtes persuadé que Moïse et tous les prophètes , en publiant les louanges de Dieu , au lieu de relever sa grandeur , l’ont , ce sont vos propres termes , en quelque sorte avili et déshonoré : tout cela faute d’avoir assez bien démêlé une équivoque très-grossière , et dont , pour être parfaitement éclairci , il ne faut que se ressouvenir d’un principe avoué de tout le monde , qui est qu’une chose sublime aux yeux des hommes n’est pas pour cela sublime aux yeux de Dieu , devant lequel il n’y a de vraiment sublime que Dieu lui-même; qu’ainsi toutes ces manières figurées que les prophètes et les écrivains sacrés emploient pour l’exalter, lorsqu’ils lui donnent un visage, des yeux, des oreilles, lorsqu’ils le font marcher, courir, s’asseoir, lorsqu’ils le représentent porté sur l’aile des vents, lorsqu’ils lui donnent à lui-même des ailes, lorsqu’ils lui prêtent leurs expressions, leurs actions, leurs passions et mille autres choses semblables; toutes ces choses sont fort petites devant Dieu , qui les souffre néanmoins et les agrée , parce qu’il sait bien que la faiblesse humaine ne le sauroit louer autrement. -En même temps, il faut reconnoltre que ces mêmes choses, présentées aux yeux des hommes avec des figures et des paroles telles que celles de Moïse et des autres prophètes , non-seulement ne sont pas basses, mais encore qu’elles deviennent nobles, grandes, merveilleuses et dignes en quelque façon de la majesté divine. D’où il s’ensuit que vos réflexions sur la petitesse de nos idées devant Dieu sont ici très-mal placées , et que votre critique sur les paroles de la Genèse est fort peu- raisonnable , puisque c’est de ce sublime , présenté aux yeux des hommes que Longin a voulu et dû parler, lorsqu’il a dit que Moïse a parfaitement conçu la puissance de Dieu au commencement de ses lois , et qu’il l’a exprimée dans toute sa dignité par ces paroles : Die u dit , etc.
Croyez-moi donc, monsieur, ouvrez les yeux. Ne vous opiniâtrez pas davantage à défendre contre Moïse, contre Longin et contre toute la terre, une cause aussi odieuse que la vôtre, et qui ne sauroit se soutenir que par des équivoques et par de fausses subtilités. Lisez l’Ecriture sainte avec un peu moins de confiance en vos propres lumières , et défaites-vous de cette hauteur calviniste et socinienne, qui vous fait croire qu’il y va de votre honneur d’empêcher qu’on n’admire trop légèrement le début d’un livre dont vous êtes obligé d’avouer vous-même qu’on doit adorer tous les mots et toutes les syllabes ; et qu’on peut bien ne pas
assez admirer, mais qu’on ne sauroit trop admirer. Je ne vous en dirai pas davantage. Aussi bien il est temps de finir cette dixième Réflexion, déjà même un peu trop longue, et que je ne croyois pas devoir pousser si loin.
Avant que de la terminer néanmoins , il me semble que je ne dois pas laisser sans réplique une objection assez raisonnable que vous me faites au commencement de votre dissertation , et que j’ai laissée à part pour y répondre à la fin de mon discours. Vous me demandez dans cette objection d’où vient que , dans ma traduction du passage de la Genèse cité par Longin , je n'ai point exprimé ce monosyllabe t », quoi? puisqu’il est dans le texte de Longin , où il n’y a pas seulement : Dieu dit : Que la lumière se fasse ; mais Dieu dit : Quoi ? Que la lumière se fasse. A cela je réponds , en premier lieu , que sûrement ce monosyllabe n’est point de Moïse , et appartient entièrement à Longin , qui , pour préparer la grandeur de la chose que Dieu va exprimer , après ces paroles : Dieu dit , se fait à soi-même cette interrogation : Quoi? puis ajoute tout d’un coup : Que la lumière se fasse. Je dis en second lieu que je n’ai point exprimé ce quoi ? parce qu’à mon avis il n’auroit point eu de grâce en françois , et que non-seulement il auroit un peu gâté les paroles de l’Ecriture , mais qu’il auroit pu donner occasion à quelques savans, comme vous, de prétendre mal à propos , comme cela est effectivement arrivé , que Longin n’avoit pas lu le passage de la Genèse dans ce qu’on appelle la Bible des Septante , mais dans quelque autre version où le texte étoit corrompu. Je n’ai pas eu le même scrupule pour ces autres paroles que le même Longin insère encore dans le texte, lorsqu’à ces termes : Que la lumière se fasse, il ajoute : Que la terre se fasse; la terre fut faite; parce que cela ne gâte rien, et qu’il est dit par une surabondance d’admiration que tout le monde sent. Ce qu’il y a de vrai pourtant, c’est que , dans les règles, je devois avoir fait il y a longtemps cette note que je fais aujourd’hui , qui manque , je l’avoue, à ma traduction. Mais enfin la- voilà faite.