‹ Œuvres complètes de BoileauChapitre 276 sur 492 · RÉFLEXION XI · texte numérisé non relu

RÉFLEXION XI

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Néanmoins Aristote et Théophraste1, afin d’excuser l’audace de ces figures , pensent qu’il est bon d'y apporter ces adoucissemens : Pour ainsi dire, si j’ose me servir de ces ternies; pour m'expliquer plus hanliment , etc. ( Paroles de Longin, chapitre xxvi.)

Le conseil de ces deux philosophes est excellent , mais il n’a d’usage que dans la prose; car ces excuses sont rarement souffertes dans la poésie, où elles auroient quelque chose de sec et de

1. Théophraste, disciple d'Aristote, étoit né à Éresse dans l’tle de Lesbos ; il est mort très-vieux et a probablement vécu jusque vers l’ao

StîR LONGIN.

languissant , parce que la poésie porte son excuse avec soi. De sorte qu’à mon avis, pour bien juger si une figure dans les vers n’est point trop hardie , il est bon de la mettre en prose avec quelqu’un de ces adoucissemens ; puisqu’en effet si , à la faveur de cet adoucissement , elle n’a plus rien qui choque , elle ne doit point choquer dans les vers, destituée même de cet adoucissement.

M. de La Motte, mon confrère à l’Académie françoise , n’a donc pas raison en son Traité de l'Ode, lorsqu’il accuse l’illustre M. Racine de s’être exprimé avec trop de hardiesse dans sa tragédie de Phèdre, où le gouverneur d’Hippolyte, faisant la peinture du monstre effroyable que Neptune avoit envoyé pour effrayer les chevaux de ce jeune et malheureux prince , se sert de cette hyperbole :

Le flot qui l’apporta recule épouvanté ;

puisqu’il n’y a personne qui ne soit obligé de tomber d’accord que cette hyperbole passeroit même dans la prose, à la faveur d’un pour ainsi dire , ou d’un si j'ose ainsi parler.

D’ailleurs Longin , ensuite du passage que je viens de rapporter ici , ajoute des paroles qui justifient encore mieux que tout ce que j’ai dit le vers dont il est question. Les voici : « L’excuse, selon le sentiment de ces deux célèbres philosophes , est un remède infaillible contre les trop grandes hardiesses du discours ; et je suis bien de leur avis : mais je soutiens pourtant toujours ce que j'ai déjà avancé , que le remède le plus naturel contre l’abondance et l’audace des métaphores, c'est de ne les employer que bien à propos, je veux dire dans le sublime et dans les grandes passions. » En effet, si ce que dit là Longin est vrai, M. Racine a entièrement cause gagnée : pouvoit-il employer la hardiesse de sa métaphore dans une circonstance plus considérable et plus sublime que dans l'effroyable arrivée de ce monstre, ni au milieu d’une passion plus vive que celle qu'il donne à cet infortuné gouverneur d'Hippolyte , qu'il représente plein d’une horreur et d'une consternation que , par son récit , il communique en quelque sorte aux spectateurs mêmes, de sorte que, par l'émotion qu'il leur cause , il ne les laisse pas en état de songer à le chicaner sur l'audace de sa figure? Aussi a-t-on remarqué que toutes les fois qu'on joue la tragédie de Phèdre , bien loin qu’on paroisse choqué de ce vers ,

Le flot qui l’apporta recule épouvanté ,

on y fait une espèce d’acclamation ; marque incontestable qu’il y a là du vrai sublime , au moins si l’on doit croire ce qu’atteste

300 avant l’ère vulgaire. Son livre des Caractères a été traduit en François par La Bruyère.

t . Antoine Houdard de La Motte , né en 1872 à Paris, mort en 4734.

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Longin en plusieurs endroits, et surtout à la fin de son cinquième chapitre , par ces paroles : a Car lorsqu’en un grand nombre de personnes différentes de profession et d’âge, et qui -n’ont aucun rapport ni d’humeurs ni d’inclinations, tout le monde vient à être frappé également de quelque endroit d’un discours, ce jugement et cette approbation uniforme de tant d’esprits si discordans d’ailleurs est une preuve certaine et indubitable qu’il y a là du merveilleux et du grand. »

M. de La Motte néanmoins paroît fort éloigné de ces sentimens, puisque, oubliant les acclamations que je suis sûr qu’il a plusieurs fois lui-même, aussi bien que moi , entendu faire dans les représentations de Phèdre , au vers qu’il attaque , il ose avancer qu’on ne peut souffrir ce vers , alléguant pour une des raisons qui empêchent qu’on ne l’approuve , la raison même qui le fait le plus approuver, je veux dire l’accablement de douleur où est Théramène. « On est choqué , dit-il , de voir un homme accablé de douleur comme est Théramène, si attentif à sa description, et si recherché dans ses termes. » M. de La Motte nous expliquera, quand il le jugera à propos , ce que veulent dire ces mots , o si attentif à sa description , et si recherché dans ses termes ; » puisqu’il n’y a en effet dans le vers de M. Racine aucun terme qui ne soit fort commun et fort usité. Que s’il a voulu par là simplement accuser d’affectation et de trop de hardiesse la figure par laquelle Théramène donne un sentiment de frayeur au flot même qui a jeté sur le rivage le monstre envoyé par Neptune, son objection est encore bien moins raisonnable , puisqu’il n’y a point de figure plus ordinaire dans la poésie, que de personnifier les choses inanimées , et de leur donner du sentiment , de la vie et des passions. M. de La Motte me répondra peut-être que cela est vrai quand c’est le poète qui parle, parce qu’il est supposé épris de fureur-, mais qu’il n’en est pas de même des personnages qu’on fait parler. J’avoue que ces personnages ne sont pas d’ordinaire supposés épris de fureur; mais ils peuvent l’être d’une autre passion, telle que celle de Théramène, qui ne leur fera pas dire des choses moins fortes et moins exagérées que celles que pourroit dire un poète en fureur. Ainsi Énée, dans l’accablement de douleur où il est au commencement du second livre de ÏÉnéide, lorsqu’il raconte la misérable fin de sa patrie, ne cède pas en audace d’expression à Virgile même ; jusque-là que se comparant à un grand arbre que des laboureurs s’efforcent d’abattre à coups de cognée , il ne se contente pas de prêter de la colère à cet arbre, mais il lui fait faire des menaces à ces laboureurs, a L’arbre indigné, dit-il, les menace en branlant sa tète chevelue. »

Ilia usque minatur,

Et tremefacta comam concusso vertice nulst.

Je pourrois rapporter ici un nombre infini d’exemples, et dire

SUR L0NG1N

encore mille choses de semblable force sur ce sujet; mais en voilà assez, ce me semble, pour dessiller les yeux de M. de La Motte, et pour le faire ressouvenir que lorsqu’un endroit d’un discours frappe tout le monde , il ne faut pas chercher des raisons , ou plutôt de vaines subtilités , pour s’empêcher d'en être frappé , mais faire si bien que nous trouvions nous-mêmes les raisons pourquoi il nous frappe. Je n’en dirai pas davantage pour cette fois. Cependant, afin qu’on puisse mieux prononcer sur tout ce que j’ai avancé ici en faveur de M. Racine, je crois qu’il ne sera pas mauvais, avant que de finir cette onzième Réflexion , de rapporter l’endroit tout entier du récit dont il s’agit. Le voici :

Cependant sur le dos de la plaine liquide S’élève à gros bouillons une montagne humide;

L’onde approche , se brise , et vomit à nos yeux ,

Parmi des flots d’écume, un monstre furieux.

Son front large est armé de cornes menaçantes ,

Tout son corps est couvert d’écailles jaunissantes; Indomptable taureau, dragon impétueux,

Sa croupe se recourbe en replis tortueux;

Ses longs mugissemens font trembler le rivage.

Le ciel avec horreur voit ce monstre sauvage;

La terre s’en émeut , l’air en est infecté ,

Le flot qui l’apporta recule épouvanté *, etc.

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