Auteur grec du xn* siècle de l'ère vulgaire
TRAITÉ DU SUBLIME
du style didactique. C’est ce qui a donné à son livre cette haute réputation qu’il s’est acquise parmi les savans, qui l’ont tous regardé comme un des plus précieux restes de l’antiquité sur les matières de rhétorique. Casaubon 1 l’appelle un livre d’or, voulant marquer par là le poids de ce petit ouvrage qui , malgré sa petitesse, peut être mis en balance avec les plus gros volumes.
Aussi jamais homme, de son temps même, n’a été plus estimé que Longin. Le philosophe Porphyre, qui avoit été son disciple, parle de lui comme d’un prodige. Si on l’en croit , son jugement étoit la règle du bon sens; ses décisions en matière d’ouvrages passoient pour des arrêts souverains; et rien n’éloit bon ou mauvais qu’autant que Longin l’avoit approuvé ou blâmé. Eunapius’ dans la Vie des Sophistes , passe encore plus avant. Pour exprimer l’estime qu’il fait de Longin , il se laisse emporter à des hyperboles extravagantes , et ne sauroit se résoudre à parler en style raisonnable d’un mérite aussi extraordinaire que celui de cet auteur. Mais Longin ne fut pas simplement un critique habile, ce fut un ministre d’État considérable; et il suffit, pour faire son éloge, de dire qu’il fut considéré de Zénobie, cette fameuse reine des Palmyréniens , qui osa bien se déclarer reine de l’Orient après la mort de son mari Odenat. Elle avoit appelé d’abord Longin auprès d’elle pour s’instruire dans la langue grecque; mais de son maître en grec elle en fit un de ses principaux ministres. Ce fut lui qui encouragea cette reine à soutenir la qualité de reine de l’Orient , qui lui rehaussa le cœur dans l’adversité, et qui lui fournit les paroles altières qu’elle écrivit à Aurélian, quand cet empereur la somma de se rendre. Il en coûta la vie à notre auteur; mais sa mort fut également glorieuse pour lui et honteuse pour Aurélian , dont on peut dire qu’elle a pour jamais flétri la mémoire. Comme cette mort est un des plus fameux incidens de l’histoire de ce temps-là, le lecteur ne sera peut-être pas fâché que je lui rapporte ici ce que Flavius Vopiscus* en a écrit. Cet auteur raconte que l’armée de Zénobie et de ses alliés ayant été mise en fuite près de la ville d’Éraesse , Aurélian alla mettre le siège devant Palmyre, où cette princesse s’étoit retirée. Il y trouva plus de résistance qu’il ne s’étoit imaginé , et qu’il n’en devoit attendre vraisemblablement de la résolution d’une femme. Ennuyé de la longueur du siège , il essaya de l’avoir par composition. Il écrivit donc une lettre à Zénobie, dans laquelle il lui offroit la vie et un lieu de retraite, pourvu qu’elle se rendît dans un certain temps. Zénobie , ajoute Vopiscus , répondit à cette lettre avec une fierté plus grande que l’état de ses
1 . Iiaac Casaubon , né à Genève en 4 559 , mort à Londres en 4 0(4, laborieux et habile commentateur.
S. Auteur grec du iv* siècle de l’ère vulgaire.
3. L'un des auteurs de l 'Histoire auguste , né à Sjrafcusc au lu* siècle.
Digit
PRÉFACE
affaires ne le lui permettent. Elle croyoit par là donner de la terreur à Aurélian. Voici sa réponse :
a Zénobie, reine de l’Orient , à l’empereur Aurélian.
* Personne jusques ici n’a fait une demande pareille à la tienne. C’est la vertu, Aurélian, qui doit tout faire dans la guerre. Tu me commandes de me remettre entre tes mains, comme si tu ne savois pas que Cléopâtre aima mieux mourir avec le titre de reine, que de vivre dans toute autre dignité. Nous attendons le secours des Perses; les Sarrasins arment pour nous; les Arméniens se sont déclarés en notre faveur. Une troupe de voleurs dans la Syrie a défait ton armée : juge ce que tu dois attendre quand toutes ces forces seront jointes. Tu rabattras de cet orgueil avec lequel , comme maître absolu de toutes choses , tu m’ordonnes de me rendre. »
Cette lettre , ajoute Vopiscus , donna encore plus de colère que de honte à Aurélian. La ville de Palmyre fut prise peu de jours après; et Zénobie, arrêtée comme elle s’enfuyoit chez les Perses. Toute l’armée demandoit sa mort, mais Aurélian ne voulut pas déshonorer sa victoire par la mort d’une femme. Il réserva donc Zénobie pour le triomphe, et se contenta de faire mourir ceux qui l’avoient assistée de leurs conseils. Entre ceux-là , continue cet historien , le philosophe Longin fut extrêmement regretté. Il avoit été appelé auprès de cette princesse pour lui enseigner le grec. Aurélian le fit mourir pour avoir écrit la lettre précédente; car , bien qu’elle fût écrite en langue syriaque , on le soupçonnoit d’en être l’auteur. L’historien Zosime 1 témoigne que ce fut Zénobie elle-même qui l’en accusa. « Zénobie , dit-il , se voyant arrêtée , rejeta toute sa faute sur ses ministres qui avoient , dit-elle , abusé de la foiblesse de son esprit. Elle nomma entre autres Longin , celui dont nous avons encore plusieurs écrits si utiles. Aurélian ordonna qu’on l’envoyât au supplice. Ce grand personnage, poursuit Zosime, souffrit la mort avec une constance admirable, jusqu’à consoler en mourant ceux que son malheur touchoit de pitié et d’indignation. »
Par là on peut voir que Longin n’étoit pas seulement un habile rhéteur , comme Quintilien et comme Hermogène , mais un philosophe digne d’être mis en parallèle avec les Socrate et avec les Caton. Son livre n’a rien qui démente ce que je dis. Le caractère d’honnête homme y paroît partout; et ses sentimens ont je ne sais quoi qui marque non-seulement un esprit sublime , mais une âme fort élevée au-dessus du commun. Je n’ai donc point de regret d’avoir employé quelques-unes de mes veilles à débrouiller un si excellent ouvrage, que je puis dire n’avoir été entendu jusqu’ici que d’un très-petit nombre de savans. Muret fut le pre-
l . Écrivain du v* siècle.
mier qui entreprit de le traduire en latin , à la sollicitation de Manuce; mais il n’acheva pas cet ouvrage, soit parce que les difficultés l’en rebutèrent , ou que la mort le surprit auparavant Gabriel de Pétra, à quelque temps de là, fut plus courageux; et c’est à lui qu’on doit la traduction latine que nous en avons. Il y en a encore deux autres ; mais elles sont si informes et si grossières que ce seroit faire trop d’honneur à leurs auteurs que de les nommer. Et même celle de Pétra*, qui est infiniment la meilleure, n’est pas fort achevée; car, outre que souvent il parle grec en latin, il y a plusieurs endroits où l’on peut dire qu’il n’a pas fort bien entendu son auteur. Ce n’est pas que je veuille accuser un si savant homme d’ignorance, ni établir ma réputation sur les ruines de la sienne. Je sais ce que c’est que de débrouiller le premier un auteur; et j’avoue d’ailleurs que son ouvrage m’a beaucoup servi , aussi bien que les petites notes de Langbaine1 2 3 * 5 et de M. Le Febvre; mais je suis bien aise d’excuser, par les fautes de la traduction latine, celles qui pourront m’être échappées dans la françoise. J’ai pourtant fait tous mes efforts pour la rendre aussi exacte qu’elle pouvoit l’être. A dire vrai, je n’y ai pas trouvé de petites difficultés. Il est aisé à un traducteur latin de se tirer d'affaire aux endroits mêmes qu’il n’entend pas. Il n’a qu’à traduire le grec mot pour mot , et à débiter des paroles qu’on peut au moins soupçonner d'être intelligibles. En effet , le lecteur, qui bien souvent n’y conçoit rien, s’en prend plutôt à soi-même qu’à l’ignorance du traducteur. Il n’en est pas ainsi des traductions en langue vulgaire. Tout ce que le lecteur n’entend point s’appelle un galimatias , dont le traducteur tout seul est responsable. On lui impute jusqu’aux fautes de son auteur; et il faut en bien des endroits qu’il les rectifie, sans néanmoins qu’il ose s’en écarter.
Quelque petit donc que soit le volume de Longin , je ne croirois pas avoir fait un médiocre présent au public , si je lui en avois donné une bonne traduction en notre langue. Je n’y ai point épargné mes soins ni mes peines. Qu’on ne s’attende pas pourtant de trouver ici une version timide et scrupuleuse des paroles de Longin. Bien que je me sois efforcé de ne me point écarter en pas un endroit des règles de la véritable traduction, je me suis pourtant donné une honnête liberté , surtout dans les passages qu’il rapporte. J’ai songé qu’il ne s’agissoit pas simplement ici de traduire Longin , mais de donner au public un Traité du sublime qui pût
1 . Boileau ae trompe dans cette seconde hypothèse : Paul Manuco est mort en 4 574; Muret a vécu jusqu’en <585.
2. Gabriel de Pétra est mort vers 1616; il étoit professeur de langue grecque à Lausanne.
3. Gérard Langbaine, mort en 4667 ou 68, auteur d'une édition
de Longin, en anglais, avec Tanncgui Le Febvre, né à Caen en 1 0 1 6,
mort à Saumur en 1672, père de Mme Dacier.
PRÉFACE
être utile. Avec tout cela néanmoins il se trouvera peut-être des gens qui non-seulement n’approuveront pas ma traduction , mais qui n’épargneront pas même l’original. Je m’attends bien qu’il y en aura plusieurs qui déclineront la juridiction de Longin, qui condamneront ce qu’il approuve , et qui loueront ce qu’il blâme. C’est le traitement qu’il doit attendre de la plupart des juges d notre siècle. Ces hommes accoutumés aux débauches et aux excès des poètes modernes, et qui, n’admirant que ce qu’ils n’entendent point, ne pensent pas qu’un auteur se soit élevé s’ils ne l’ont entièrement perdu de vue -, ces petits esprits , dis-je , ne seront pas sans doute fort frappés des hardiesses judicieuses des Homère, des Platon et des Démosthène. Ils chercheront souvent le sublime dans le sublime ; et peut-être se moqueront-ils des exclamations que Longin fait quelquefois sur des passages qui , bien que irèssublimes, ne laissent pas que d’être simples et naturels, et qui saisissent plutôt l'âme qu’ils n’éclatent aux yeux. Quelque assurance pourtant que ces messieurs aient de la netteté de leurs lumières, je les prie de considérer que ce n’est pas ici l’ouvrage d’un apprenti que je leur offre , mais le chef-d’œuvre d’un des plus savans critiques de l’antiquité. Que s’ils ne voient pas la beauté de ces passages , cela peut aussitôt venir de la foiblesse de leur vue que du peu d’éclat dont ils brillent. Au pis aller, je leur conseille d’en accuser la traduction, puisqu’il n’est que trop vrai que je n’ai ni atteint ni pu atteindre à la perfection de ces excellens originaux; et je leur déclare par avance que s’il y a quelques défauts, ils ne sauroient venir que de moi.
Il ne reste plus , pour finir cette préface , que de dire ce que Longin entend par sublime; car, comme il écrit de cette matière après Cécilius , qui avoit presque employé tout son livre à montrer ce que c’est que sublime, il n’a pas cru devoir rebattre une chose qui n’avoit été déjà que trop discutée par un autre. Il faut donc savoir que par sublime Longin n’entend pas ce que les orateurs appellent le style sublime , mais cet extraordinaire et ce merveilleux qui frappe dans le discours, et qui fait qu’un ouvrage enlève , ravit . transporte. Le style sublime veut toujours de grands mots ; mais le sublime se peut trouver dans une seule pensée , dans une seule figure, dans un seul tour de paroles. Une chose peut être dans le style sublime et n’être pourtant pas sublime , c’est-à-dire n’avoir rien d’extraordinaire ni de surprenant. Par exemple : Le souverain arbitre de la nature d’une seule parole forma la lumière : voilà qui est dans le style sublime , cela n’est pas néanmoins sublime , parce qu’il n’y a rien là de fort merveilleux , et qu’on ne pût aisément trouver. Mais , Dieu dit : Que la lumière se fasse; et la lumière se fit : ce tour extraordinaire d’expression , qui marque si bien l’obéissance de la créature aux ordres du créateur . est véritablement sublime , et a quelque chose de divin. Il faut donc entendre par sublime, dans Longin, l’ex-
TRAITÉ DU SUBLIME
traordinaire , le surprenant, et, comme je l’ai traduit, le merveilleux dans le discours.
J’ai rapporté ces paroles de la Genèse , comme l’expression la plus propre à mettre ma pensée en son jour , et je m’en suis servi d’autant plus volontiers que cette expression est citée avec éloge par Longin même , qui , au milieu des ténèbres du paganisme , n’a pas laissé de reconnoître le divin qu’il y avoit dans ces paroles de l’Ecriture. Mais que dirons-nous d’un des plus savans hommes de notre siècle 1 , qui , éclairé des lumières de l’Evangile , ne s’est pas aperçu de la beauté de cet endroit; qui a osé, dis-je, avancer, dans un livre qu’il a fait pour démontrer la religion chrétienne, que Longin s’étoit trompé lorsqu’il avoit cru que ces paroles étoient sublimes? J'ai la satisfaction au moins que des personnes 1 non moins considérables par leur piété que par leur profonde érudition , qui nous ont donné depuis peu la traduction du livre de la Genèse , n’ont pas été de l’avis de ce savant homme; et dans leur préface, entre plusieurs preuves excellentes qu’ils ont apportées pour faire voir que c’est l’Esprit saint qui a dicté ce livre , ont allégué le passage de Longin . pour montrer combien les chrétiens doivent être persuadés d’une vérité si claire , et qu’un païen même a sentie par les seules lumières de la raison.
Au reste , dans le temps qu’on travailloit à cette dernière édition 3 de mon livre , M. Dacier , celui qui nous a depuis peu donné les odes d’Horace en françois , m’a communiqué de petites notes très-savantes qu’il a faites sur Longin , où il a cherché de nouveaux sens inconnus jusqu’ici aux interprètes. J’en ai suivi quelques-unes; mais, comme dans celles où je ne suis pas de son sentiment je puis m’être trompé , il est bon d’en faire les lecteurs juges. C’est dans cette vue que je les ai mises à la suite de mes remarques; M. Dacier n’étant pas seulement un homme de trèsgrande érudition et d’une critique très-fine , mais d’une politesse d’autant plus estimable qu’elle accompagne rarement un grand savoir. Il a été disciple du célèbre M. Le Febvre, père de cette savante fille 4 à qui nous devons la première traduction qui ait encore paru d’Anacréon en françois , et qui travaille maintenant à nous faire voir Aristophane , Sophocle et Euripide en la même langue.
J’ai laissé dans toutes mes autres éditions cette préface telle qu’elle étoit lorsque je la fis imprimer pour la première fois , il y a plus de vingt ans, et je n’y ai rien ajouté; mais aujourd’hui , comme j’en revoyois les épreuves , et que je les allois renvoyer à l’imprimeur , il m’a paru qu’il ne seroit peut-être pas mauvais ,