‹ Œuvres complètes de BoileauChapitre 281 sur 492 · Celle de 4 683. — 4. Mme Dacier · texte numérisé non relu

Celle de 4 683. — 4. Mme Dacier

PRÉFACE

pour mieux faire connoHre ce que Longin entend par ce mot de sublime , de joindre encore ici au passage que j’ai rapporté de la Bible quelque autre exemple pris d’ailleurs. En voici un qui s’est présenté assez heureusement à ma mémoire. Il est tiré de l’ II or ace de M. Corneille. Dans cette tragédie, dont les trois premiers actes sont , à mon avis , le chef-d’œuvre de cet illustre écrivain , une femme qui avoit été présente au combat des trois Horaces , mais qui s’étoit retirée un peu trop tôt , et n’en avoit pas vu la fin , vient mal à propos annoncer au vieil Horace leur père que deux de ses fils ont été tués, et que le troisième, ne se voyant plus en état de résister , s’est enfui. Alors ce vieux Romain , possédé de l’amour de sa patrie , sans s’amuser à pleurer la perte de ses deux fils, morts si glorieusement, ne s’afflige que de la fuite honteuse du dernier , qui a , dit-il , par une si lâche action, imprimé un opprobre éternel au nom d’Horace. Et leur sœur , qui étoit là présente , lui ayant dit ,

« Que vouliez-vous qu’il fît contre trois? » il répond brusquement ,

« Qu’il mourût. ?

Voilà de fort petites paroles ; cependant il n’y a personne qui ne sente la grandeur héroïque qui est renfermée dans ce mot , Qu'il mourût, qui est d’autant plus sublime, qu’il est simple et naturel, et que par là on voit que c’est du fond du cœur que parle ce vieux héros, et dans les transports d’une colère vraiment romaine. De fait, la chose auroit beaucoup perdu de sa force, si, au lieu de Qu’il mourût, il avoit dit, Qu’il suivit l’exemple de ses deux frères; ou Qu’il sacrifiât sa vie à l’intérêt et à la gloire de son pays. Ainsi c’est la simplicité même de ce mot qui en fait la grandeur. Ce sont là de ces choses que Longin appelle sublimes , et qu’il auroit beaucoup plus admirées dans Corneille , s’il avoit vécu du temps de Corneille, que ces grands mots dont Ptolomée remplit sa bouche au commencement de la Mort de Pompée , pour exagérer les vaines circonstances d’une déroute qu’il n'a point vue.

Chap.I. — Servant de Préface à tout l’ouvrage.

Vous savez bien, mon cher Térentianus (a)1 , que lorsque nous lûmes ensemble le petit traité que Cécilius (b) a fait du sublime, nous trouvâmes que la bassesse de son style (c) répondoit assez mal à la dignité de son sujet ; que les principaux points de cette matière n’y étoient pas touchés; et qu’en un mot cet ouvrage ne pouvoit pas apporter un grand profit aux lecteurs, qui est néanmoins le

i . Les lcllres (a), (A), (c),... renvoient aux remarques rejetées à la suite du Traité.

420 TRAITÉ DU SUBLIME

but où doit tendre tout homme qui veut écrire. D’ailleurs , quand on traite d’un art il y a deux choses à quoi il se faut toujours étudier. La première est de bien faire entendre son sujet ; la seconde , que je tiens au fond la principale, consiste à montrer comment et par quels moyens ce que nous enseignons se peut acquérir. Cécilius s’est fort attaché à l’une de ces deux choses ■ car il s’efforce de montrer par une infinité de paroles ce que c’est que le grand et le sublime , comme si c’étoit un point fort ignoré ; mais il ne dit rien des moyens qui peuvent porter l’esprit à ce grand et à ce sublime. Il passe cela , je ne sais pourquoi , comme une chose absolument inutile. Après tout, cet auteur peut-être n’est-il pas tant à reprendre pour ses fautes , qu’à louer pour son travail et pour le dessein qu’il a eu de bien faire (d). Toutefois , puisque vous voulez que j’écrive aussi du sublime, voyons, pour l’amour de vous, si nous n’avons point fait sur cette matière quelque observation raisonnable , et dont les orateurs (e) puissent tirer quelque sorte d’utilité.

Mais c’est à la charge, mon cher Térentianus, que nous reverrons ensemble exactement mon ouvrage , et que vous m’en direz votre sentiment avec cette sincérité que nous devons naturellement à nos amis; car, comme un sage1 dit fort bien : Si nous avons quelque voie pour nous rendre semblables aux dieux , c’est de faire du bien et de dire la vérité.

Au reste, comme c’est à vous que j’écris, c’est-à-dire à un homme instruit de toutes les belles connoissances (/), je ne m’arrêterai point sur beaucoup de choses qu’il m’eût fallu établir avant que d’entrer en matière, pour montrer que le sublime est en effet ce qui forme l’excellence et la souveraine perfection du discours , que c’est par lui que les grands poètes et les écrivains les plus fameux ont remporté le prix , et rempli toute la postérité du bruit de leur gloire (g).

Car il ne persuade pas proprement , mais il ravit , il transporte , et produit en nous une certaine admiration mêlée d’étonnement et de surprise, qui est toute autre chose que de plaire seulement, ou de persuader. Nous pouvons dire à l'égard de la persuasion , que , pour l’ordinaire , elle n’a sur nous qu’autant de puissance que nous voulons. 11 n’en est pas ainsi du sublime. Il donne au discours une certaine vigueur noble (h) , une force invincible qui enlève l’âme de quiconque nous écoute. Il ne suffit pas d’un endroit ou deux dans un ouvrage pour vous faire remarquer la finesse de l’invention , la beauté de l 'économie et de la disposition; c’est avec peine que cette justesse se fait remarquer par toute la suite même du discours. Mais quand le sublime vient à éclater où il faut , il renverse tout , comme un foudre , et présente d’abord toutes les forces de l’orateur ramassées ensemble. Mais

J. PjUiagore. (B.)

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