‹ Œuvres complètes de BoileauChapitre 282 sur 492 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

ce que je dis ici , et tout ce que je pourrois dire de semblable , seroit inutile pour vous, qui savez ces choses par expérience , et qui m'en feriez, au besoin, à moi-même des leçons.

Chap. II. — S'il y a un art particulier du sublime, et des trois vices qui lui sont opposés.

Il faut voir d’abord s’il y a un art particulier du sublime; car il se trouve des gens qui s’imaginent que c’est une erreur de le vouloir réduire en art et d'en donner des préceptes. Le sublime , disent-ils , naît avec nous , et ne s’apprend point. Le seul art pour y parvenir, c’est d’y être né; et même, à ce qu’ils prétendent, il y a des ouvrages que la nature doit produire toute seule : la contrainte des préceptes ne fait que les affoiblir , et leur donner une certaine sécheresse qui les rend maigres et décharnés. Mais je soutiens qu’à bien prendre les choses on verra clairement tout le contraire.

Et , à dire vrai , quoique la nature ne se montre jamais plus libre que dans les discours sublimes et pathétiques., il est pourtant aisé de reconnoître qu’elle ne se laisse pas conduire au hasard , et qu’elle n’est pas absolument ennemie de l’art et des règles. J’avoue que dans toutes nos productions il la faut toujours supposer comme la base , le principe et le premier fondement. Mais aussi il est certain que notre esprit a besoin d’une méthode pour lui enseigner à ne dire que ce qu'il faut, et à le dire en son lieu ; et que cette méthode peut beaucoup contribuer à nous acquérir la parfaite habitude du sublime : car comme les vaisseaux (t) sont en danger de périr lorsqu’on les abandonne à leur seule légèreté , et qu’on ne sait pas leur donner la charge et le poids qu’ils doivent avoir, il en est ainsi du sublime, si on l’abandonne à la seule impétuosité d’une nature ignorante et téméraire. Notre esprit assez souvent n’a pas moins besoin de bride que d’éperon. Démosthène dit en quelque endroit que le plus grand bien qui puisse nous arriver dans la vie, c’est d’être heureux; mais qu’il y en a encore un autre qui n’est pas moindre, et sans lequel ce premier ne sauroit subsister , qui est de savoir se conduire avec prudence. Nous en pouvons dire autant à l’égard du discours (j). La nature est ce qu’il y a de plus nécessaire pour arriver au grand : cependant si l’art ne prend soin de la conduire, c’est une aveugle qui ne sait où elle va1....

Telles sont ces pensées : Les torrens entortillés de flamme, vomir contre le ciel, faire de Borée son joueur de flûte (k), et toutes les autres façons de parler dont cette pièce est pleine; car elles ne sont pas grandes et tragiques , mais enflées et extravagantes.

t . L’auteur avoit parlé du style enflé , et citoit , à propos de ecls , les sottises d’un poète tragique , dont voici quelques restes. Voy. les Remarques. (fi.)

Toutes ces phrases ainsi embarrassées de vaines imaginations troublent et gâtent plus un discours , qu’elles ne servent à l’élever; de sorte qu’à les regarder de près et au grand jour, ce qui paroissoit d’abord si terrible devient tout à coup sot et ridicule. Que si c’est un défaut insupportable dans la tragédie , qui est naturellement pompeuse et magnifique , que de s’enfler mal à propos , à plus forte raison doit-il être condamné dans le discours ordinaire. De là vient qu’on s’est raillé de Gorgias1, pour avoir appelé Xerxès le Jupiter des Perses , et les vautours des sépulcres animés. On n’a pas été plus indulgent (i) pour Callisthène2 qui, en certains endroits de ses écrits , ne s’élève pas proprement , mais se guindé si haut qu’on le perd de vue. De tous ceux-là pourtant je n’en vois point de si enflé que Clitarque3. Cet auteur n’a que du vent et de l’écorce. Il ressemble à un homme qui, pour me servir des termes de Sophocle , a ouvre une grande bouche pour souffler dans une petite flûte(m). » Il faut faire le même jugement d’Amphicrate, d’Hégésias et de Mat ris4. Ceux-ci quelquefois, s’imaginant qu’ils sont épris d’un enthousiasme et d’une fureur divine , au lieu de tonner , comme ils pensent , ne font que niaiser et badiner comme des enfans.

Et certainement , en matière d’éloquence , il n’y a rien de plus difficile à éviter que l’enflure; car, comme en toutes choses naturellement nous cherchons le grand et que nous craignons surtout d’être accusés de sécheresse ou de peu de force , il arrive , je ne sais comment , que la plupart tombent dans ce vice , fondés sur cette maxime commune :

Dans un noble projet on tombe noblement.

Cependant il est certain que l’enflure n’est pas moins vicieuse dans les discours que dans les corps. Elle n’a que de faux dehors et une apparence trompeuse ; mais au dedans elle est creuse et vide , et fait quelquefois un effet tout contraire au grand ; car , comme on dit fort bien, « il n’y a rien de plus sec qu’un hydropique. »

Au reste , le défaut du style enflé , c’est de vouloir aller au delà du grand. Il en est tout au contraire du puéril; car il n’y a rien de si bas , de si petit , ni de si opposé à la noblesse du discours.

Qu’est-ce donc que puérilité ? Ce n’est visiblement autre chose qu’une pensée d’écolier , qui , pour être trop recherchée , devient

1 . Sophiste grec qui a vécu au v* et au iv* siècle avant l’èrc vulgaire.

2. Né à Olyntho , en Thrace, vers l'an 365 avant notre ère. Il avoit écrit une histoire d’Alexandre.

Page 1