‹ Œuvres complètes de BoileauChapitre 285 sur 492 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Chap. IV. — De l’origine du style froid.

Toutes ces affectations cependant , si basses et si puériles , ne viennent que d’une seule cause , c’est à savoir de ce qu’on cherche trop la nouveauté dans les pensées, qui est la manie surtout des écrivains d’aujourd’hui. Car du même endroit que vient le bien , assez souvent vient aussi le mal. Ainsi voyons-nous que ce qui contribue le plus en de certaines occasions à embellir nos ouvrages ; ce qui fait , dis-je , la beauté , la grandeur , les grâces de l’élocution , cela même , en d’autres rencontres , est quelquefois cause du contraire, comme on le peut aisément reconnoître dans les hyperboles et dans ces autres figures qu’on appelle pluriels. En effet, nous montrerons dans la suite combien il est dangereux de s’en servir. Il faut donc voir maintenant comment nous pourrons éviter ces vices qui se glissent quelquefois dans le sublime. Or nous en viendrons à bout sans doute , si nous acquérons d’abord une connoissance nette et distincte du véritable sublime , et si nous apprenons à en bien juger, ce qui n’est pas une chose peu difficile, puisque enfin de savoir bien juger du fort et du foible d’un discours ce ne peut être que l’effet d’un long usage, et le dernier fruit, pour ainsi dire, d’une étude consommée. Mais, par avance, voici peutêtre un chemin pour y parvenir.

Cbap. V. — Des moyens en général pour eonnottre le sublime.

Il faut savoir, mon cher Térentianus, que, dans la vie ordinaire , on ne peut point dire qu’une chose ait rien de grand , quand le mépris qu’on fait de cette chose tient lui-même du grand. Telles sont les richesses, les dignités, les honneurs, les empires et tous ces autres biens en apparence qui n’ont qu’un certain faste au dehors, et qui ne passeront jamais pour de véritables biens dans l’esprit d’un sage , puisqu’au contraire ce n’est pas un petit avantage que de les pouvoir mépriser. D’où vient aussi qu’on admire beaucoup moins ceux qui les possèdent , que ceux qui , les pouvant posséder, les rejettent par une pure grandeur d’âme.

Nous devons faire le même jugement à l’égard des ouvrages des poètes et des orateurs. Je veux dire qu’il faut bien se donner de garde d’y prendre pour sublime une certaine apparence de grandeur , bâtie ordinairement sur de grands mots assemblés au hasard , et qui n’est , à la bien examiner , qu’une vaine enflure de paroles , plus digne en effet de mépris que d’admiration ; car tout ce qui est véritablement sublime a cela de propre quand on l’écoute , qu’il élève l’âme , et lui fait concevoir une plus haute opinion d’ellemême , la remplissant de joie et de je ne sais quel noble orgueil, comme si c’étoit elle qui eût produit les choses qu’elle vient simplement d’entendre.

Quand donc un homme de bon sens et habile en ces matières

TRAITÉ HU SUBLIME

nous récitera quelque endroit d’un ouvrage, si , après avoir ouï cet endroit plusieurs fois , nous ne sentons point qu’il nous élève l’âme , et nous laisse • dans l’esprit une idée qui soit même audessus de ce que nous venons d’entendre ; mais si au contraire , en le regardant avec attention , nous trouvons qu’il tombe et ne se soutienne pas , il n’y a point là de grand , puisqu’enfin ce n’est qu’un son de paroles qui frappe simplement l’oreille , et dont il ne demeure rien dans l’esprit. La marque infaillible du sublime, c’est quand nous sentons qu’un discours nous laisse beaucoup à penser (v), qu’il fait d’abord un effet sur nous auquel il est bien difficile , pour ne pas dire impossible , de résister , et qu’ensuite le souvenir nous en dure et ne s’efface qu’avec peine. En un mot , figurezvous qu’une chose est véritablement sublime , quand vous voyez qu’elle plaît universellement et dans toutes ses parties; car lorsqu’en un grand nombre de personnes différentes de profession et d’âge , et qui n’ont aucun rapport ni d’humeurs ni d’inclinations , tout le monde vient à être frappé également de quelque endroit d’un discours (w) , ce jugement et cette approbation uniforme de tant d’esprits , si discordans d’ailleurs , est une preuve certaine et indubitable qu’il y a là du merveilleux et du grand.

Chap. VI. — Des cinq sources du grand.

Il y a , pour ainsi dire , cinq sources principales du sublime ; mais ces cinq sources présupposent comme pour fondement commun une faculté de bien parler, sans quoi tout le reste n’est rien.

Cela posé , la première et la plus considérable est une certaine élévation d’esprit qui nous fait penser heureusement les choses, comme nous l’avons déjà montré dans nos commentaires sur Xénophon.

La seconde consiste dans le pathétique ; j’entends par pathétique cet enthousiasme , cette véhémence naturelle qui touche et qui émeut. Au reste , à l’égard de ces deux premières , elles doivent presque tout à la nature ; il faut qu’elles naissent en nous ; au lieu que les autres dépendent de l’art en partie.

La troisième n’est autre chose que les figures tournées d’une certaine manière. Or les figures sont de deux sortes : les figures de pensée, et les figures de diction.

Nous mettons pour la quatrième la noblesse de l’expression , qui a deux parties : le choix des mots , et la diction élégante et figurée.

Pour la cinquième, qui est celle, a proprement parler, qui produit le grand et qui renferme en soi toutes les autres , c’est la composition et l’arrangement des paroles dans toute leur magnificence et leur dignité.

Examinons maintenant ce qu’il y a de remarquable dans chacune de ces espèces en particulier; mais nous avertirons en passant

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