SUBLIME
d’Ajax aux enfers , dans l 'Odyssée 1 ; car ce silence a je ne sais quoi de plus grand que tout ce qu’il auroit pu dire.
La première qualité donc qu’il faut supposer en un véritable orateur, c’est qu’il n’ait point l’esprit rampant. En effet, il n’est pas possible qu’un homme qui n’a toute sa vie que des sentimens et des inclinations basses et serviles puisse jamais rien produire qui soit merveilleux ni digne de la postérité. Il n’y a vraisemblablement que ceux qui ont de hautes et de solides pensées qui puissent faire des discours élevés ; et c’est particulièrement aux grands hommes qu’il échappe de dire des choses extraordinaires. Voyez, par exemple(y) , ce que répondit Alexandre quand Darius lui offrit la moitié de l’Asie avec sa fille en mariage. « Pour moi , lui disoit Parménion , si j’étois Alexandre , j’accepterois ces offres. — Et moi aussi, répliqua ce prince, si j’étois Parménion. » N’est-il pas vrai qu’il falloit être Alexandre pour faire cette réponse ?
Et c’est en cette partie qu’a principalement excellé Homère , dont les pensées sont toutes sublimes, comme on le peut voir’ dans la description de la déesse Discorde , qui a , dit-il ,
La tête dans les cieux et les pieds sur la terre.
Car on peut dire que cette grandeur qu’il lui donne est moins la mesure de la Discorde que de la capacité et de l’élévation de l’esprit d’Homère. Hésiode a mis un vers bien différent de celui-ci dans son Bouclier, s’il est vrai que ce poème soit de lui, quand il dit5 , à propos de la déesse des ténèbres :
Une puante humeur lui couloit des narines.
En effet , il ne rend pas proprement cette déesse terrible , mais odieuse et dégoûtante. Au contraire , voyez quelle majesté Homère* donne aux dieux :
Autant qu’un homme assis aux rivages des mers Voit, d’un roc élevé, d’espace dans les airs.
Autant des immortels les coursiers intrépides En franchissent d’un saut, etc.
Il mesure l’étendue de leur saut à celle de l’univers. Qui est-ce donc qui ne s’écrieroit avec raison , en voyant la magnificence de cette hyperbole, que si les chevaux des dieux vouloient faire un second saut, ils ne trouveroient pas assez d’espace dans le monde? Ces peintures aussi qu’il fait du combat des dieux ont quelque chose de fort grand, quand il dit1 :
Le ciel en retentit , et l’Olympe en trembla.
I. C’est dans le onzième livre de Y Odyssée , vers 551 , où Ulysse Tait des soumissions i Ajax; mais Ajax ne daigne pas lui répondre. (B.)
S. Iliade, liv. IV, vers 443. (B.)
3. Vers 267. Il s'agit du poème intitulé le Bouclier cT Hercule. (B.)
4. Iliade, liv, V, yera 770. (B.) — 5. Iliade, liv. XXI, vers 388. (B.)