Iliade , liv. V, vers 20. (Bi
TRAITÉ DU SUBLIME
Ainsi le législateur des Juifs, qui n’étoitpas un homme ordinaire , ayant fort bien conçu la grandeur et la puissance de Dieu , l’a exprimée dans toute sa dignité au commencement de ses lois , par ces paroles : Dieu dit : « Que la lumière se fasse, et la lumière se fit; que la terre se fasse, et la terre fut faite. »
Je pense , mon cher Térentianus , que vous ne serez pas fâché que je vous rapporte encore ici un passage de notre poëte, quand il parle des hommes, afin de vous faire voir combien Homère est héroïque lui-même en peignant le caractère d’un héros. Une épaisse obscurité avoit couvert tout d’un coup l’armée des Grecs , et les empêchoit de combattre. En cet endroit1 , Ajax, ne sachant plus quelle résolution prendre , s’écrie :
a Grand dieu , chasse la nuit qui nous couvre les yeux ,
Et combats contre nous à la clarté des cieux ( aa ). »
Voilà les véritables sentimens d’un guerrier tel qu’Ajax. Il ne demande pas la vie , un héros n’étoit pas capable de cette bassesse ; mais comme il ne voit point d’occasion de signaler son courage au milieu de l’obscurité , il se fâche de ne point combattre ; il demande donc en hâte que le jour paroisse, pour faire au moins une fin digne de son grand cœur, quand il devroit avoir à combattre Jupiter même. En effet Homère , en cet endroit , est comme un vent favorable qui seconde l’ardeur des combattans; car il ne se remue pas avec moins de violence que s’il étoit épris aussi de fureur.
Tel que Mars en courroux au milieu des batailles’,
Ou comme on voit un feu, jetant partout l’horreur,
Au travers des forêts promener sa fureur :
De colère il écume , etc.
Mais je .vous prie de remarquer , pour plusieurs raisons , combien il est affoibli dans son Odyssée , où il fait voir en effet que c’est le propre d’un grand esprit , lorsqu’il commence à vieillir et à décliner, de se plaire aux contes et aux fables : car, qu’il ait composé l 'Odyssée depuis Y Iliade , j’en pourrois donner plusieurs preuves. Et premièrement il est certain qu’il y a quantité de choses dans YOdyssée qui ne sont que la suite des malheurs qu’on lit dans l'Iliade , et qu’il a transportées dans ce dernier ouvrage comme autant d’épisodes de la guerre de Troie. Ajoutez que les accidens qui arrivent dans Y Iliade sont déplorés souvent par les héros de YOdyssée (5b) , comme des malheurs connus et arrivés il y a déjà longtemps ; et c’est pourquoi YOdyssée n’est , à proprement parler , que l’épilogue de Y Iliade.
« Là gît le grand Ajax et l’invincible Achille;