CHAPITRE VII
Là de ses ans Patrocle a vu borner le cours;
Là mon fils, mon cher fils, a terminé ses jours'. »
De là vient , à mon avis , que comme Homère a composé son Iliade durant que son esprit étoit en sa plus grande vigueur, tout le corps de son ouvrage est dramatique et plein d’action , au lieu que la meilleure partie de l’Odyssée se passe en narrations, qui est le génie de la vieillesse : tellement qu’on le peut comparer dans ce dernier ouvrage au soleil quand il se couche, qui a toujours sa même grandeur, mais qui n’a plus tant d’ardeur ni tant de force. En effet, il ne parle plus du même ton; on n’y voit plus ce sublime de l’Iliade qui marche partout d’un pas égal , sans que jamais il s’arrête ni se repose. On n’y remarque point cette foule de mouvemens et de passions entassées les unes sur les autres. Il n’a plus cette même force, et, s’il faut ainsi parler, cette même volubilité de discours si propre pour l’action, et mêlée de tant d’images naïves des choses. Nous pouvons dire que c’est le reflux de son esprit, qui, comme un grand océan, se retire et déserte ses rivages. A tout propos il s’égare dans des imaginations et des fables incroyables(ee). Je n’ai pas oublié pourtant les descriptions de tempêtes qu’il fait , les aventures qui arrivèrent à Ulysse chez Polyphème , et quelques autres endroits qui sont sans doute fort beaux. Mais cette vieillesse dans Homère, après tout, c’est la vieillesse d’Homère ; joint qu’en tous ces endroits-là il y a beaucoup plus de fable et de narration que d’action.
Je me suis étendu là-dessus, comme j’ai déjà dit , afin de vous faire voir que les génies naturellement les plus élevés tombent quelquefois dans la badinerie, quand la force de leur esprit vient à s’éteindre. Dans ce rang on doit mettre ce qu’il dit du sac où Éole enferma les vents , et des compagnons d’Ulysse changés par Circé en pourceaux , que Zoïle appelle de petits cochons larmoyans. Il en est de même des colombes qui nourrirent Jupiter comme un pigeon; de la disette d’Ulysse, qui fut dix jours sans manger après son naufrage , et de toutes ces absurdités qu’il conte du meurtre des amans de Pénélope; car tout ce qu’on peut dire à l’avantage de ces fictions , c’est que ce sont d’assez beaux songes, et, si vous voulez, des songes de Jupiter même. Ce qui m’a encore obligé à parler de l’Odyssée , c’est pour vous montrer que les grands poètes et les écrivains célèbres , quand leur esprit manque de vigueur pour le pathétique, s’amusent ordinairement à peindre les mœurs. C’est ce que fait Homère , quand il décrit la vie que menoient les amans de Pénélope dans la maison d’Ulysse. En effet , toute cette description est proprement une espèce de comédie , où les différens caractères des hommes sont peints.
1 . Ce sont les paroles de Nestor dans l 'Odyssée , liv. III , vers 4 09. (B.)
TRAITÉ DU SUBLIME
Chap. VIII. — De la sublimité qui se tire des circonstances.
Voyons si nous n’avons point encore quelque autre moyen par où nous puissions rendre un discours sublime. Je dis donc que, comme naturellement rien n’arrive au monde qui ne soit toujours accompagné de certaines circonstances , ce sera un secret infaillible pour arriver au grand , si nous savons faire à propos le choix des plus considérables , et si , en les liant bien ensemble , nous en formons comme un corps; car d’un côté ce choix, et de l’autre cet amas de circonstances choisies, attachent fortement l’esprit
Ainsi , quand Sapho veut exprimer les fureurs de l’amour , elle ramasse de tous côtés les accidens qui suivent et qui accompagnent en effet cette passion. Mais où son adresse paroit principalement , c’est à choisir de tous ces accidens ceux qui marquent davantage l'excès et la violence de l’amour, et à bien lier tout cela ensemble.
« Heureux qui près de toi pour toi seule soupire Qui jouit du plaisir de t’entendre parler,
Qui te voit quelquefois doucement lui sourire!
Les dieux dans son bonheur peuvent-ils l’égaler?
Je sens de veine en veine une subtile flamme Courir par tout mon corps sitôt que je te vois ;
Et , dans les doux transports où s’égare mon âme ,
Je ne saurais trouver de langue ni de voix.
Un nuage confus se répand sur ma vue ;
Je n’entends plus ; je tombe en de douces langueurs :
Et pâle (dd) , sans haleine , interdite , éperdue ,
Un frisson (ee) me saisit ; je tremble , je me meurs.
Mais quand on n’a plus rien il faut tout hasarder, etc. »
N’admirez-vous point comment elle ramasse toutes ces choses, l’âme , le corps , l’ouïe , la langue , la vue , la couleur , comme si c’étoient autant de personnes differentes et prêtes à expirer? Voyez de combien de mouvemens contraires elle est agitée. Elle gèle , elle brûle , elle est folle , elle est sage ; ou elle est entièrement hors d’elle-même (/f), ou elle va mourir. En un mot, on dirait qu’elle n’est pas éprise d’une simple passion , mais que son âme est un rendez-vous de toutes les passions; et c’est en effet ce qui arrive à ceux qui aiment. Vous voyez donc bien, comme j’ai déjà dit, que ce qui fait la principale beauté de son discours , ce sont toutes ces grandes circonstances marquées à propos et ramassées avec choix. Ainsi , quand Homère veut faire la description d’une tempête , il a soin d’exprimer tout ce qui peut arriver de plus affreux dans une tempête. Car , par exemple , l’auteur 1 du poème
1 . Aristée. (B.) — Aristée de Proconèse , auteur Incertain des Aù-