Dialogue IX, page 680, édition de H. Estienne, (B
TRAITÉ DU SUBLIME
tent à coups d’ongles et de cornes de fer , et périssent à la fin par leur gourmandise insatiable. =
Au reste , ce philosophe nous a encore enseigné un autre chemin , si nous ne voulons point le négliger , qui nous peut conduire au sublime. Quel est ce chemin? C’est l’imitation et l’émulation des poètes et des écrivains illustres qui ont vécu ^devant nous ; car c’est le but que nous devons toujours nous mettre devant les yeux.
Et certainement il s’en voit beaucoup que l’esprit d’autrui ravit hors d’eux-mêmes, comme on dit qu’une sainte fureur saisit la prêtresse d’Apollon sur le sacré trépied ; car on tient qu’il y a une ouverture en terre d’où sort un souffle , une vapeur toute céleste qui la remplit sur le champ d'une vertu divine , et lui fait prononcer des oracles. De même ces grandes beautés que nous remarquons dans les ouvrages des anciens sont comme autant de sources sacrées , d’où il s’élève des vapeurs heureuses qui se répandent dans l’âme de leurs imitateurs, et animent les esprits même naturellement les moins échauffés; si bien que dans ce moment ils sont comme ravis et emportés de l’enthousiasme d’autrui ; ainsi voyons-nous qu’Hérodote , et devant lui Stésichore 1 et Archiloque ont été grands imitateurs d’Homère. Platon néanmoins est celui de tous qui l’a le plus imité ; car il a puisé dans ce poète comme dans une vive source , dont il a détourné un nombre infini * de ruisseaux; et j’en donnerais des exemples, si Ammonius 5 n'en avoit déjà rapporté plusieurs (kk).
Au reste , on ne doit point regarder cela comme un larcin , mais comme une belle idée qu’il a eue, et qu’il s’est formée sur les mœurs, l’invention et les ouvrages d’autrui. En effet, jamais, à mon avis , il n’eût mêlé de si grandes choses dans ses traités de philosophie , passant comme il fait , du simple discours à des expressions et à des matières poétiques , s’il ne fût venu , pour ainsi dire, comme un nouvel athlète, disputer de toute sa force le prix à Homère , c’est-à-dire à celui qui avoit déjà reçu les applaudissemens de tout le monde , car , bien qu’il ne le fasse peut-être qu’avec un peu trop d’ardeur , et , comme on dit , les armes à la main , cela ne laisse pas néanmoins de lui servir beaucoup , puisqu’enfin, selon Hésiode5,
La noble jalousie est utile aux mortels.
Et n’est-ce pas en effet quelque chose de bien glorieux et bien digne d’une âme noble, que de combattre pour l’honneur et le prix de la victoire avec ceux qui nous ont précédés , puisque dans ces sortes de combats on peut même être vaincu sans honte?
1. Stésichore, poëte lyrique grec, né à Himère, ville de Sicile, au vi* siècle avant l’ère vulgaire.
2. 11 y a eu plusieurs Ammonius; on ne sait trop duquel veut parler ici Longin, — 3 Opéra et dies , vers 25. (B.)