CHAPITRE XII
Chàp. XII. — De la manière d’imiter.
Toutes les fois doue que nous voulons travailler à un ouvrage qui demande du grand et du sublime , il est bon de faire cette réflexion : Comment est-ce qu’Homère auroit dit cela? Qu’auroient fait Platon , Démosthène , ou Thucydide même , s’il est question d’histoire, pour écrire ceci en style sublime? Car ces grands hommes que nous nous proposons à imiter , se présentant de la sorte à notre imagination , nous servent comme de flambeaux , et nous élèvent l’âme presque aussi haut que l’idée que nous avons conçue de leur génie , surtout si nous nous imprimons bien ceci en nousmêmes : Que penseroient Homère ou Démosthène de ce que je dis , s’ils m’écoutoient? et quel jugement feroient-ils de moi? En effet, nous ne croirons pas avoir un médiocre prix à disputer , si nous pouvons nous figurer que nous allons , mais sérieusement , rendre compte de nos écrits devant un si célèbre tribunal, et sur un théâtre où nous avons de tels héros pour juges et pour témoins. Mais un motif encore plus puissant pour nous exciter, c’est de songer au jugement que toute la postérité fera de nos écrits ; car si un homme, dans la défiance de ce jugement, a peur, pour ainsi dire , d’avoir dit quelque chose qui vive plus que lui (II) , son esprit ne sauroit jamais rien produire que des avortons aveugles et imparfaits, et il ne se donnera jamais la peine d’achever des ouvrages qu’il ne fait point pour passer jusqu’à la dernière postérité.
Chap. XIII. — Des images.
Ces images , que d’autres appellent peintures ou fictions , sont aussi d’un grand artifice pour donner du poids , de la magnificence et de la force au discours. Ce mot d’image se prend en général pour toute pensée propre à produire une eipression , et qui fait une peinture à l’esprit de quelque manière que ce soit ; mais il se prend encore , dans un sens plus particulier et plus resserré , pour ces discours que l’on fait lorsque , par un enthousiasme et un mouvement extraordinaire de l’âme , il semble que nous voyons les choses dont nous parlons , et quand nous les mettons devant les yeux de ceux qui écoutent.
Au reste , vous devez savoir que les images , dans la rhétorique , ont tout un autre usage que parmi les poètes. En effet, le but qu’on s’y propose dans la poésie , c’est l’étonnement et la surprise , au lieu que , dans la prose , c’est de bien peindre les choses et de les faire voir clairement. Il y a pourtant cela de commun , qu’on tend à émouvoir en l’une et en l’autre rencontre.
« Mère cruelle , arrête , éloigne de mes yeux 1 Ces filles de l’enfer, ces spectres odieux.