CHAPITRE XV
gneur , comme un tyran , un roi , ou un général d’armée ; car il conçoit en lui-même une certaine indignation contre l’orateur , et ne saurait souffrir qu’un chétif rhétoricien entreprenne de le tromper, comme un enfant, par de grossières finesses. Il est même à craindre quelquefois que , prenant tout cet artifice pour une espèce de mépris, il ne s’effarouche entièrement; et bien qu’il retienne sa colère et se laisse un peu amollir aux charmes du discours, il a toujours une forte répugnance à croire ce qu’on lui dit. C’est pourquoi il n’y a point de figure plus excellente que celle qui est tout à fait cachée , et lorsqu’on ne reconnoît point que c’est une figure. Or il n’y a point de secours ni de remède plus merveilleux pour l’empêcher de paraître, que le sublime et le pathétique, parce que l’art, ainsi renfermé au milieu de quelque chose de grand et d’éclatant, a tout ce qui lui manquoit, et n’est plus suspect d’aucune tromperie. Je ne vous en saurais donner un meilleur exemple que celui que j’ai déjà rapporté : « J’en jure par les mânes de ces grands hommes , etc. » Comment est-ce que l’orateur a caché la figure dont il se sert? N’est-il pas aisé de reconnoitre que c’est par l’éclat même de sa pensée? Car comme les moindres lumières s’évanouissent quand le soleil vient à éclairer, de même toutes ces subtilités de rhétorique disparaissent à la vue de cette grandeur qui les environne de tous côtés. La même chose à peu près arrive dans la peinture. En effet , que l’on colore plusieurs choses également tracées sur un même plan , et qu’on y mette le jour et les ombres , il est certain que ce qui se présentera d’abord à la vue ce sera le lumineux, à cause de son grand éclat, qui fait qu’il semble sortir hors du tableau, et s’approcher en quelque façon de nous. Ainsi le sublime et le pathétique, soit par une affinité naturelle qu’ils ont avec les mouvemens de notre âme, soit à cause de leur brillant , paraissent davantage , et semblent toucher de plus près notre esprit que les figures dont ils cachent l’art , et qu’ils mettent comme à couvert.
Chàp. XVI. — Des interrogations.
Que dirai-je des demandes et des interrogations? car qui peut nier que ces sortes de figures ne donnent beaucoup plus de mouvement, d’action et de force au discours? « Ne vouiez-vous jamais faire autre chose , dit Démosthène 1 aux Athéniens , qu’aller par la ville vous demander les uns aux autres : Que dit-on de nouveau? Hé! que peut-on vous apprendre de plus nouveau que ce que vous voyez ? Un homme de Macédoine se rend maître des Athéniens , et fait la loi à toute la Grèce. Philippe est-il mort? dira l’un. Non, répondra l’autre. 11 n’est que malade. Hé! que vous