‹ Œuvres complètes de BoileauChapitre 304 sur 492 · Ibid. (B · texte numérisé non relu

Ibid. (B

TRAITÉ DU SUBLIME

véritable d’une passion forte et violente. En effet, voyez tous ceux qui sont émus de colère , de frayeur , de dépit , de jalousie , ou de quelque autre passion que ce soit, car il y en a tant que l’on n’en sait pas le nombre : leur esprit est dans une agitation continuelle; à peine ont-ils formé un dessein qu’ils en conçoivent aussitôt un autre; et, au milieu de celui-ci, s’en proposant encore de nouveaux où il n’y a ni raisons ni rapports , ils reviennent souvent à leur première résolution. La passion en eux est comme un vent léger et inconstant qui les entraîne et les fait tourner sans cesse de côté et d’autre ; si bien que , dans ce flux et reflux perpétuel de sentimens opposés , ils changent à tous momens de pensée et de langage , et ne gardent ni ordre ni suite dans leurs discours.

Les habiles écrivains , pour imiter ces mouvemens de la nature , se servent des hyperbates ; et , à dire vrai , l’art n’est jamais dans un plus haut degré de perfection que lorsqu’il ressemble si fort à la nature qu’on le prend pour la nature même ; et au contraire la nature ne réussit jamais mieux que quand l’art est caché.

Nous voyons un bel exemple de cette transposition dans Hérodote 1 , où Denys Phocéen parle ainsi aux Ioniens : « En effet , nos affaires sont réduites à la dernière extrémité , messieurs. Il faut nécessairement que nous soyons libres ou esclaves , et esclaves misérables. Si donc vous voulez éviter les malheurs qui vous menacent , il faut , sans différer , embrasser le travail et la fatigue , et acheter votre liberté par la défaite de vos ennemis.» S’il eût voulu suivre l’ordre naturel , voici comme il eût parlé : « Messieurs , il est maintenant temps d’embrasser le travail et la fatigue , car enfin nos affaires sont réduites à la dernière extrémité , etc. » Premièrement donc , il transporte ce mot messieurs , et ne l’insère qu'immédiatement après leur avoir jeté la frayeur dans l’âme , comme si la grandeur du péril lui avoit fait oublier la civilité qu’on doit à ceux à qui l’on parle en commençant un discours. Ensuite il renverse l’ordre des pensées ; car avant que de les exhorter au travail , qui est pourtant son but , il leur donne la raison qui les y doit porter : a En effet , nos affaires sont réduites à la dernière extrémité ; » afin qu’il ne semble pas que ce soit un discours étudié qu’il leur apporte , mais que c’est la passion qui le force à parler sur-le-champ. Thucydide a aussi des hyperbates fort remarquables, et s’entend admirablement à transposer les choses qui semblent unies du lien le plus naturel , et qu’on diroit ne pouvoir être séparées.

Démosthène est en cela bien plus retenu que lui. En effet , pour Thucydide , jamais personne ne les a répandues avec plus de profusion, et on peut dire qu’il en soûle les lecteurs : car, dans la passion qu’il a de faire paroître que tout ce qu’il dit est dit sur-le-champ, il traîne sans cesse l’auditeur par les dangereux

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