CHAPITRE XVIII
détours de ses longues transpositions. Assez souvent donc il suspend sa première pensée , comme s’il affectoit tout exprès le désordre , et , entremêlant au milieu de son discours plusieurs choses différentes , qu’il va quelquefois chercher même hors de son sujet , il met la frayeur dans l’âme de l’auditeur , qui croit que tout ce discours va tomber , et l’intéresse malgré lui dans le péril où il pense voir l’orateur. Puis tout d’un coup , et lorsqu’on ne s’y attendoit plus , disant à propos ce qu’il y avoit si longtemps qu’on cherchoit ; par cette transposition également hardie et dangereuse , il touche bien davantage que s’il eût gardé un ordre dans ses paroles. Il y a tant d’exemples de ce que je dis , que je me dispenserai d’en rapporter.
Chap. XIX. — Du changement de nombre.
Il n’en faut pas moins dire de ce qu’on appelle diversité de cas , collections, renversemens , gradations, et de toutes ces autres figures qui , étant , comme vous savez , extrêmement fortes et véhémentes, peuvent beaucoup servir par conséquent à orner le discours , et contribuent en toutes manières au grand et au pathétique. Que dirai -je des changemens de cas, de temps, de personnes , de nombre et de genre? En effet , qui ne voit combien toutes ces choses sont propres à diversifier et à ranimer l’expression? Par exemple, pour ce qui regarde le changement de nombre , ces singuliers dont la terminaison est singulière , mais qui ont pourtant , à les bien prendre , la force et la vertu des pluriels :
Aussitôt un grand peuple accourant sur le port,
Ils firent de leurs cris retentir le rivage (ss).
Et ces singuliers sont d’autant plus dignes de remarque , qu’il n’y a rien quelquefois de plus magnifique que les pluriels ; car la multitude qu’ils renferment leur donne du son et de l’emphase. Tels sont ces pluriels qui sortent de la bouche d’Œdipe , dans Sophocle* :
« Hymen , funeste hymen , tu m’as donné la vie :
Mais dans ces mêmes flancs où je fus enfermé Tu fais rentrer ce sang dont tu m’avois formé;
Et par là tu produis et des fils et des pères.
Des frères , des maris , des femmes et des mères ,
Et tout ce que du sort la maligne fureur
Fit jamais voir au jour et de honte et d’horreur.»
Tous ces différens noms ne veulent dire qu’une seule personne , c’est à savoir Œdipe d’une part, et sa mère Jocaste de l’autre. Cependant par le moyen de ce nombre ainsi répandu et multiplié