‹ Œuvres complètes de BoileauChapitre 31 sur 492 · SUR L’HOMME · texte numérisé non relu

SUR L’HOMME

De tous les animaux qui s’élèvent dans l’air ,

Qui marchent sur la terre, ou nagent dans la mer,

De Paris au Pérou, du Japon jusqu’à Rome,

Le plus sot animal . à mon avis , c’est l’homme.

Quoi 1 dira-t-on d’abord, un ver, une fourmi,

Un insecte rampant qui ne vit qu’à demi ,

Un taureau qui rumine , une chèvre qui broute ,

Ont l’esprit mieux tourné que n’a l’homme? Oui sans doute Ce discours te surprend, docteur, je l’aperçoi.

L’homme de la nature est le chef et le roi :

Bois, prés, champs, animaux, tout est pour son usage,

Et lui seul a , dis-tu , la raison en partage.

Il est vrai , de tout temps la raison fut son lot :

Mais de là je conclus que l’homme est le plus sot.

Ces propos, diras-tu, sont bons dans la satire,

Pour égayer d’abord un lecteur qui veut rire :

Mais il faut les prouver. En forme. J’v consens.

Réponds-moi donc, docteur, et mets-toi sur les bancs.

Qu’est-ce que la sagesse? une égalité d’âme Que rien ne peut troubler , qu’aucun désir n’enflamme ,

< . On pense que cette satire est adressée à Morel , surnommé Mâchoire d'âne, grand ennemi des jansénistes.

2. Cette satire est tout à fait dans le goût de Perse, et marque un philosophe qui ne peut plus souffrir les vices des hommes. (B.)

SATIRE VIII

SI

Qui marche en ses conseils à pas plus mesurés Qu’un doyen au palais ne monte les degrés.

Or cette égalité dont se forme le sage ,

Qui jamais moins que l’homme en a connu l’usage î La fourmi tous les ans traversant les guérets Grossit ses magasins des trésors de Cérès;

Et dès que l’aquilon , ramenant la froidure ,

Vient de ses noirr frimas attrister la nature ,

Cet animal , tapi dans son obscurité ,

Jouit l'hiver des biens conquis durant l’été.

Mais on ne la voit point , d’une humeur inconstante ,

Paresseuse au printemps , en hiver diligente ,

Affronter en plein champ les fureurs de janvier ,

Ou demeurer oisive au retour du bélier.

Mais l’homme , sans arrêt dans sa course insensée ,

Voltige incessamment de pensée en pensée :

Son cœur, toujours flottant entre mille embarras,

Ne sait ni ce qu’il veut ni ce qu’il ne veut pas.

Ce qu’un jour il abhorre , en l’autre il le souhaite.

Moi 1 j’irois épouser une femme coquette !

J’irois , par ma constance aux affronts endurci ,

Me mettre au rang des saints qu’a célébrés Bussi 1 1 Assez de sots sans moi feront parler la ville,

Di«oit le mois passé ce marquis indocile,

Qui , depuis quinze jours dans le piège arrêté ,

Entre les bons maris pour exemple cité,

Croit que Dieu tout exprès d’une côte nouvelle A tiré pour lui seul une femme fidèle.

Voilà l’homme en effet. Il va du blanc au noir;

Il condamne au matin ses sentimens du soir ;

Importun à tout autre , à soi-même incommode ,

Il change à tous momens d’esprit comme de mode ;

Il tourne au moindre vent , il tombe au moindre choc , Aujourd’hui dans un casque , et demain dans un froc.

Cependant à le voir , plein de vapeurs légères ,

Soi-même se bercer de ses propres chimères,

Lui seul de la nature est la base et l’appui ,

Et le dixième ciel ne tourne que pour lui.

De tous les animaux il est, dit-il, le maître.

Qui pourroit le nier? poursuis-tu. Moi, peut-être.

Mais , sans examiner si vers les antres sourds ,

L’ours a peur du passant, ou le passant de l’ours;

I. Bussi, dans son Histoire galante, raconte beaucoup de galanteries Irès-criminelles de dames mariées de la cour. (B.) — C’est Bussi- Babulin, membre de l’Académie françoise, auteur de V Histoire amoureuse des Gaules.

SATIRE VIII

Et si, sur un édit des pâtres de Nubie,

Les lions de Barca videraient la Libye;

Ce maître prétendu qui leur donne des lois,

Ce roi des animaux , combien a-t-il de rois 1 L’ambition, l’amour, l’avarice, la haine,

Tiennent comme un forçat son esprit à la chaîne.

Le sommeil sur ses yeux commence à s’épancher :

« Debout , dit l'avarice , il est temps de marcher.

Hé ! laisse-moi. — Debout ! — Un moment. — Tu répliques ?

— A peine le soleil fait ouvrir les boutiques.

— N’importe, lève-toi. — Pour quoi faire après tout?

— Pour courir l’Océan de l’un à l’autre bout ,

Chercher jusqu’au Japon la porcelaine et l’ambre,

Rapporter de Goa 1 le poivre et le gingembre.

— Mais j’ai des biens en foule , et je puis m’en passer.

— On n’en peut trop avoir; et pour en amasser Il ne faut épargner ni crime ni parjure:

Il faut souffrir la faim, et coucher sur la dure;

Eût-on plus de trésors que n’en perdit Galet’,

N’avoir en sa maison ni meubles ni valet ;

Parmi les tas de blé vivre de seigle et d’orge:

De peur de perdre un liard souffrir qu’on vous égorge.

— Et pourquoi cette épargne enfin? — L’ignores-tu?

Afin qu’un héritier, bien nourri, bien vêtu,

Profitant d’un trésor en tes mains inutile,

De son train quelque jour embarrasse la ville.

— Que faire ? il faut partir : les matelots sont prêts. »

Ou , si pour l’entraîner l’argent manque d’attraits ,

Bientôt l'ambition et toute son escorte

Dans le sein du repos vient le prendre à main forte,

L’envoie en furieux , au milieu des hasards ,

Se faire estropier sua les pas des Césars;

Et cherchant sur la brèche une mort indiscrète ,

De sa folle valeur embellir la gazette.

Tout beau , dira quelqu’un , raillez plus à propos ;

Ce vice fut toujours la vertu des héros.

Quoi donc ! à votre avis, fut-ce un fou qu’ Alexandre? »

Qui? cet écervelé qui mit l’Asie en cendre?

Ce fougueux l’Angéli 3 , qui , de sang altéré ,

Maître du monde entier s’y trouvoit trop serré 1 L’enragé qu’il étoit, né roi d’une province Qu'il pouvoit gouverner en bon et sage prince ,

S’en alla follement, et pensant être Dieu,

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