CHAPITRE XXX
choses à l’égard des Lacédémoniens et des Athéniens? En faisant . de cette sorte l’éloge du discours, il fait promptement un cxorde pour exhorter ses auditeurs à ne rien croire de ce qu’il leur va dire.
C’est pourquoi il faut supposer, à l’égard des hyperboles, ce que nous avons dit pour toutes les figures en général, que celleslà sont les meilleures qui sont entièrement cachées , et qu’on ne prend point pour des hyperboles. Pour cela donc il faut avoir soin que ce soit toujours la passion qui les fasse produire au milieu de quelque grande circonstance, comme, par exemple, l’hyperbole de Thucydide1 , à propos des Athéniens qui périrent dans la Sicile : « Les Siciliens étant descendus en ce lieu, ils y firent un grand carnage de ceux surtout qui s’étaient jetés dans le fleuve. L’eau fut en un moment corrompue du sang de ces misérables ; et néanmoins , toute bourbeuse et toute sanglante qu’elle étoit, ils se battoient pour en boire. »
Il est assez peu croyable que des hommes boivent du sang et de la boue, et se battent même pour en boire; et toutefois la grandeur de la passion , au milieu de cette étrange circonstance , ne laisse pas de donner une apparence de raison à la chose. Il en est de même de ce que dit Hérodote2 de ces Lacédémoniens qui combattirent au pas des Thermopyles : <* ils se défendirent encore quelque temps en ce lieu avec les armes qui leur restoient , et avec les mains et les dents ; jusqu’à ce que les barbares , tirant toujours , les eussent comme ensevelis sous leurs traits. » Que dites-vous de cette hyperbole? Quelle apparence que des hommes se défendent avec les mains et les dents lad) contre des gens armés, et que tant de personnes soient ensevelies sous les traits de leurs ennemis? Cela ne laisse pas néanmoins d’avoir de la vraisemblance , parce que la chose ne semble pas recherchée pour l’hyperbole, mais que l’hyperbole semble naître du sujet même. En effet, pour ne me point départir de ce que j’ai dit , un remède infaillible pour empêcher que les hardiesses ne choquent, c’est de ne les employer que dans la passion, et aux endroits à peu près qui semblent les demander. Cela est si vrai que dans le comique on dit des choses qui sont absurdes d’elles,-mêmes , et qui ne laissent pas toutefois de passer pour vraisemblables , à cause qu’elles émeuvent la passion, je veux dire qu’elles excitent à rire. En effet le rire est une passion de l’âme , causée par le plaisir. Tel est ce trait d’un poète comique2 : a II possédo'it une terre à la campagne, qui n’était pas plus grande qu’une épître de Lacédémonien ( ae ). »
Au reste , on peut se servir de l’hyperbole aussi bien pour diminuer les choses que pour les agrandir; car l’exagération est propre
t. Liv. VII, page 555, édition de H. Estienne. (B.)