‹ Œuvres complètes de BoileauChapitre 320 sur 492 · CHAPITRE XXXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXII

absolu sur les esprits , elle ne puisse en tout temps les ravir et les enlever? Il y auroit de la folie à douter d’une vérité si universellement reconnue, et l’expérience en fait foi1....

Au reste, il en est de même des discours que des corps, qui doivent ordinairement leur principale excellence à l’assemblage et à la juste proportion de leurs membres; de sorte même qu’encore qu’un membre séparé de l’autre n’ait rien en soi de remarquable , tous ensemble ne laissent pas de faire un corps parfait. Ainsi les parties du sublime étant divisées, le sublime se dissipe entièrement; au lieu que venant à ne former qu’un corps par l’assemblage qu’on en fait, et par cette liaison harmonieuse qui les joint, le seul tour de la période leur donne du son et de l’emphase. C’est pourquoi on peut comparer le sublime dans les périodes à un festin par écots, auquel plusieurs ont contribué. Jusque-là qu’on voit beaucoup de poètes et d’écrivains qui , n’étant point nés au sublime, n’en ont jamais manqué néanmoins; bien que pour l’ordinaire ils se servissent de façons de parler basses, communes et fort peu élégantes. En effet, ils se soutiennent par ce seul arrangement de paroles , qui leur enfle et grossit en quelque sorte la voix; si bien qu’on ne remarque point leur bassesse. Philiste est de ce nombre. Tel est aussi Aristophane en quelques endroits, et Euripide en plusieurs, comme nous l'avons déjà suffisamment montré. Ainsi, quand Hercule, dans cet auteur* , après avoir tué ses enfans , dit :

« Tant de maux à la fois sont entrés dans mon âme ,

Que je n’y puis loger de nouvelles douleurs ; »

cette pensée est fort triviale. Cependant il la rend noble par le moyen de ce tour , qui a quelque chose de musical et d'harmonieux. Et certainement, pour peu que vous renversiez l’ordre de sa période , vous verrez manifestement combien Euripide est plus heureux dans l’arrangement de ses paroles que dans le sens de ses pensées. De même , dans sa tragédie intitulée Dircé trainée par un taureau3 :

Il tourne aux environs dans sa route incertaine;

Et, courant en tous lieux où sa rage le mène,

Traîne après soi la femme , et l’arbre , et le rocher.

Cette pensée est fort noble , à la vérité ; mais il faut avouer que

1 . L’auteur, pour donner ici un exemple de l’arrangement des paroles, rapporte un passage de Démosthène , De Corona, page 340 , édition de Bâle; mais, comme ce qu’il en dit est entièrement attaché i la langue grecque, je me suis contenté de le traduire dans les Renwrques. Yoy les Remarques {ah). (B.)

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