CHAPITRE XXXV
que nous nous rendons de grands et magnifiques flatteurs. C’est pourquoi il estimoit , disoit-il , qu’un homme , même né dans la servitude , étoit capable des autres sciences , mais que nul esclave ne pouvoit jamais être orateur : car un esprit, continua-t-il, abattu et comme dompté par l’accoutumance au joug, n’oseroit plus s’enhardir à rien; tout ce qu’il avoit de vigueur s’évapore de sôi-même, et il demeure toujours comme en prison. En un mot, pour me servir des termes d’Homère1,
Le même jour qui met un homme libre aux fers
Lui ravit la moitié de sa vertu première.
De même donc que , si ce qu’on dit est vrai , ces boîtes où l’on enferme les Pygmées , vulgairement appelés nains , les empêchent non-seulement de croître, mais les rendent même plus petits, par le moyen de cette bande dont on leur entoure le corps; ainsi la servitude, je dis la servitude la plus justement établie, est une espèce de prison où l'âme décroît et se rapetisse en quelque sorte. Je sais bien qu’il est fort aisé à l’homme, et que c’est son naturel, de blâmer toujours les choses présentes; mais prenez garde que ( aj ).... Et certainement, poursuivis-je, si les délices d’une trop longue paix sont capables de corrompre les plus belles âmes , cette guerre sans fin , qui trouble depuis si longtemps toute la terre , n’est pas un moindre obstacle à nos désirs.
Ajoutez à cela ces passions qui assiègent continuellement notre vie , et qui portent dans notre âme la confusion et le désordre. En effet, continuai-je, c’est le désir des richesses dont nous sommes tous malades; c’est l’amour des plaisirs qui , à bien parler, nous jette dans la servitude, et, pour mieux dire, nous traîne dans le précipice où tous nos talens sont comme engloutis. Il n’y a point de passion plus basse que l’avarice; il n’y a point de vice plus infâme que la volupté. Je ne vois donc pas comment ceux qui font si grand cas des richesses , et qui s’en font comme une espèce de divinité, pourroient être atteints de cette maladie sans recevoir en même temps avec elle tous les maux dont elle est naturellement accompagnée. Et certainement la profusion et les autres mauvaises habitudes suivent de près les richesses excessives ; elles marchent , pour ainsi dire, sur leurs pas; et, parleur moyen, elles s’ouvrent les portes des villes et des maisons, elles y entrent, et elles s’y établissent; mais à peine y ont-elles séjourné quelque temps, « qu’elles y font leur nid , » suivant la pensée des sages , et travaillent à se multiplier. Voyez donc ce qu’elles y produisent : elles y engendrent le faste et la mollesse , qui ne sont point des enfans bâtards, mais leurs vraies et légitimes productions. Que si nous laissons une fois croître en nous ces dignes enfans des richesses ,