‹ Œuvres complètes de BoileauChapitre 330 sur 492 · IV. — AU DUC DE VlVONNE · texte numérisé non relu

IV. — AU DUC DE VlVONNE

Sur son entrée dans le phare de Messine , le 9 février 1675

Paris , 4 juin 4075.

Monseigneur ,

Savez-vous bien qu’un des plus sûrs moyens pour empêcher un homme d’être plaisant , c’est de lui dire: Je veux que vous le soyez? Depuis que vous m'avez défendu le sérieux, je ne me suis jamais senti si grave, et je ne parle plus que par sentences. Et d’ailleurs votre dernière action a quelque chose de si grand qu’en vérité je ferois conscience de vous en écrire autrement qu’en style héroïque. Cependant je ne saurais me résoudre à ne vous pas obéir en tout ce que vous m’ordonnez. Ainsi, dans l’humeur où je me trouve, je tremble également de vous fatiguer par un sérieux fade , ou de vous ennuyer par une méchante plaisanterie. Enfin mon Apollon m’a secouru ce matin, et, dans le temps que j’y pensois le moins, m’a fait trouver sur mon chevet deux lettres qui, au défaut de la mienne , pourront peut-être vous amuser agréablement. Elles sont datées des champs Êlysées : l’une est de Balzac, et l’autre de Voiture, qui, tous deux, charmés du récit de votre dernier combat, vous écrivent de l’autre monde pour vous en féliciter.

Voici celle de Balzac. Vous la reconnoltrez aisément à son style, qui ne saurait dire simplement les choses, ni descendre de sa hauteur.

« Aux champs Êlysées, le 2 juin 4675.

a Monseigneur ,

« Le bruit de vos actions ressuscite les morts. Il réveille des gens endormis depuis trente années , et condamnés à un sommeil éternel. Il fait parler le silence même. La belle , l’éclatante , la glorieuse conquête que vous avez faite sur les ennemis de la France ! Vous avez redonné le pain à une ville qui a accoutumé de le fournir à toutes les autres. Vous avez nourri la mère nourrice de l'Italie. Les tonnerres de cette flotte, qui vous fermoit les avenues de son port, n’ont fait que saluer votre entrée. Sa résistance ne vous a pas arrêté plus longtemps qu’une réception un peu trop civile. Bien loin d’empêcher la rapidité de votre course, elle n'a

4. M. le duc de Vivonne,, qui commandoit alors l’armée navale, manda à l'auteur qu'il le prioil de lui écrire quelque chose qui pût le consolqr des mauvaises harangues qu’il étoil obligé d’entendre. C’est ce qui donna lieu à l’auteur de composer ces leUres. (B.)

pas seulement interrompu l’ordre de votre marche. Vous avez contraint à sa vue le sud et le nord de vous obéir. Sans châtier la mer comme Xerxès vous l’avez rendue discipiinable. Vous avez plus fait encore , vous avez rendu l’Espagnol humble. Après cela que ne peut-on point dire de vous? Non, la nature, je dis la nature encore jeune , et du temps qu’elle produisoit les Alexandre et les César , n’a rien produit de si grand que sous le règne de Louis quatorzième. Elle a donné aux François, sur son déclin, ce que Rome n'a pas obtenu d'elle dans sa plus grande maturité. Elle a fait voir au monde dans votre siècle , en corps et en âme , cette valeur parfaite dont on avoit à peine entrevu l’idée dans les romans et dans les poèmes héroïques. N’en déplaise à un de vos poètes1, il n’a pas raison d’écrire qu’au delà du Cocyte le mérite n’est plus connu. Le vôtre, monseigneur, est vanté ici d’une commune voix des deux côtés du Styx. Il fait sans cesse ressouvenir de vous dans le séjour même de l’oubli. Il trouve des partisans zélés dans le pays de l’indifférence. Il met l’Achéron dans les intérêts de la Seine. Disons plus , il n’y a point d’ombre parmi nous . si prévenue des principes du Portique , si endurcie dans l’école de Zénon , si fortifiée contre la joie et contre la douleur, qui n’entende vos louanges avec plaisir , qui ne batte des mains , qui ne crie miracle au moment que l’on vous nomme, et qui ne soit prête de dire avec notre Malherbe :

« A la fin c’est trop de silence « En si beau sujet de parler 3. »

« Pour moi, monseigneur, qui vous conçois encore beaucoup mieux , je vous médite sans cesse dans mon repos -, je m'occupe tout entier de votre idée dans les longues heures de notre loisir; je crie continuellement , le grand personnage! et si je souhaite de revivre, c’est moins pour revoir la lumière, que pour jouir de la souveraine félicité de vous entretenir, et de vous dire de bouche avec combien de respect je suis de toute l’étendue de mon âme ,

« Monseigneur ,

« Yotre très-humble et très-obéissant serviteur, Balzac.»

Je ne sais, monseigneur, si ces violentes exagérations vous plairont , et si vous ne trouverez point que le style de Balzac s’est un peu corrompu dans l’autre monde. Quoi qu’il en soit, jamais,

t. Hérodote, liv. VII, et Juvénal, sat. X. (B.)

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