XI. — Remercîmekt a Ahtoihe Ahsauld
Juin <894.
Je ne saurois, monsieur, assez vous témoigner ma reconnoiss-ince de la bonté que vous avez eue de vouloir bien permettre qu’on me montrât la lettre que vous avez écrite à M. Perrault sur ma dernière satire. Je n’ai jamais rien lu qui m’ait fait un si grand plaisir; et quelques injures que ce galant homme m’ait dites , je ne saurois plus lui en vouloir de mal , puisqu’elles m’ont attiré une si honorable apologie. Jamais cause ne fut si bien défendue que la mienne. Tout m’a charmé, ravi, édifié dans votre lettre; mais ce qui m’y a touché davantage, c’est cette confiance si bien fondée avec laquelle vous y déclarez que vous me croyez sincèrement votre ami. N'en doutez point, monsieur, je le suis; et c’est une qualité dont je me glorifie tous les jours en présence de vos plus grands ennemis. Il y a des jésuites qui me font l’honneur de m’estimer, et que j’estime et honore aussi beaucoup. Ils me viennent voir dans ma solitude d’Auteuil . et ils y séjournent même quelquefois. Je les reçois du mieux que je puis: mais la première convention que je fais avec eux, c’est qu’il me sera permis dans nos entretiens de vous louer à outrance. J’abuse souvent de cette permission, et l’écho des murailles de mon jardin a retenti plus d’une fois de nos contestations sur votre sujet. La vérité est pourtant qu’ils tombent sans peine d’accord de la grandeur de votre génie et de l’étendue de vos connoissances; mais je leur soutiens, moi, que ce sont là vos moindres qualités, et que ce qu’il y a de plus estimable en vous, c’est la droiture de votre esprit, la candeur de votre âme et la pureté de vos intentions. C’est alors que se font les grands cris; car je ne démords point sur cet article, non plus que sur celui des lettres au provincial, que, sans examiner qui des deux partis au fond a droit ou tort, je leur vante toujours comme le plus parfait ouvrage de prose qui soit en notre langue. Nous en venons quelquefois à des paroles assez aigres. A la fin néanmoins tout se tourne en plaisanterie ; ridendo dicere vcrum quid vêlai ? Ou, quand je les vois trop fâchés, je me jette sur les louanges du R. P. de La Chaise, que je révère de bonne foi, et à qui j’ai eu en effet tout récemment encore une très-grande obligation , puisque c’est en partie à ses bons offices que je dois la chanoinie de la Sainte-Chapelle de Paris, que j'ai obtenue de Sa Majesté pour mon frère le doyen de Sens'. Mais, monsieur, pour revenir à votre lettre, je ne sais pas pourquoi les amis de M. Perrault refusent de la lui montrer. Jamais ouvrage ne fut plus propre à lui ouvrir les yeux et à lui inspirer l'esprit de paix et d’humilité, dont il a besoin aussi bien que moi. Une preuve de ce que je dis , c’est qu’à mon égard , à
<. Jacquet Boileau.
peine en ai-je eu fait lecture , que , frappé des salutaires leçons que vous nous y faites à l’un et à l’autre , je lui ai envoyé dire qu’il ne tiendroit qu’à lui que nous ne fussions bons amis: que s’il vouloit demeurer en paix sur mon sujet , je m’engageois à ne plus rien écrire dont il pût se choquer, et lui ai même fait entendre que je le laisserois tout à son aise faire, s'il vouloit, un monde renversé du Parnasse , en y plaçant les Chapelains et les Cotins au-dessus des Horaces et des Virgiles. Ce sont les paroles que M. Racine et M. l’abbé Tallemant lui ont portées de ma part. Il n’a point voulu entendre à cet accord , et a exigé de moi , avant toutes choses, pour ses ouvrages une estime et une admiration que franchement je ne lui saurois promettre, sans trahir la raison et ma conscience. Ainsi nous voilà plus brouillés que jamais , au grand contentement des rieurs , qui étoient déjà fort affligés du bruit qui couroit de notre réconciliation. Je ne doute point que cela ne vous fasse beaucoup de peine ; mais pour vous montrer que ce n’est pas de moi que la rupture est venue . c’est qu’en quelque lieu que vous soyez, je vous déclare, monsieur, que vous n’avez qu’à me mander ce que vous souhaitez que je fasse pour parvenir à un accord, et je l’exécuterai ponctuellement, sachant bien que vous ne me prescrirez rien que de juste et de raisonnable.
Je ne mets qu’une condition au traité que je ferai ; mais c’est une condition sine qua non. Cette condition est que votre lettre verra le jour, et qu'on ne me privera point , en la supprimant, du plus grand honneur que j’aie reçu en ma vie. Obtenez cela de vous et de lui , et je lui donne sur tout le reste la carte blanche : car pour ce qui regarde l’estime qu'il veut que je fasse de ses écrits, je vous prie, monsieur, d’examiner vous-même ce que je puis faire là-dessus. Voici une liste des principaux ouvrages qu’on veut que j’admire. Je suis fort trompé si vous en avez jamais lu aucun.
Le conte de Peau-d’Ane et l'Histoire de la femme au nés de boudin, mis en vers par M. Perrault, de l’Académie françoise.
La Métamorphose d’Orante en miroir.
L’Amour Godenot.
Le Labyrinthe de Versailles, ou les Maximes d’amour et de galanterie , tirées des fables d’Ésope.
Élégie à Iris.
La Procession de Sainte-Geneviève.
Parallèles des anciens et des modernes , où l’on voit la poésie portée à son plus haut point de perfection dans les opéras de M. Quinault.
Saint-Paulin , poème héroïque.
Réflexions sur Pindare , où l’on enseigne l'art de ne point entendre ce grand poète.
♦Ofi
LETTRES DE BOILEAU
Je ris, monsieur, en vous écrivant cette liste, et je crois que vous aurez de la peine à vous empêcher aussi de rire en la lisant. Cependant je vous supplie de croire que l’offre que je vous fais est très-sérieuse, et que je tiendrai exactement ma parole. Mais, soit que l’accommodement se fasse ou non, je vous réponds, puisque vous prenez si grand intérêt à la mémoire de feu M. Perrault le médecin, qu’à la première édition qui paroîtra de mon livre, il y aura dans la préface un article exprès en faveur de ce médecin , qui sûrement n’a point fait la façade du Louvre ni l’Observatoire, ni l’arc de triomphe , comme on le prouvera dans peu démonstrativement; mais qui au fond étoit un homme de beaucoup de mérite; grand physicien, et, ce que j’estime encore plus que tout cela, qui avoit l’honneur d’être votre ami.
Je doute même , quelque mine que je fasse du contraire , qu’il m'arrive jamais de prendre de nouveau la plume pour écrire contre M. Perrault l'académicien , puisque cela n'est plus nécessaire. En effet , pour ce qui est de ses écrits contre les anciens , beaucoup de mes amis sont persuadés que je n’ai déjà que trop employé de papier , dans mes Réflexions sur Longin , à réfuter des ouvrages si pleins d’ignorance et si indignes d’être réfutés. Et pour ce qui regarde ses critiques sur mes mœurs et sur mes ouvrages , le seul bruit , ajoutent-ils , qui a couru que vous aviez pris mon parti contre lui , est suffisant pour me mettre à couvert de ses invectives. J’avoue qu’ils ont raison. La vérité est pourtant que, pour rendre ma gloire complète, il faudroit que votre lettre fût publiée. Que ne ferois-je point pour en obtenir de vous le consentement? Faut-il se dédire de tout ce que j’ai écrit contre M. Perrault? faut-il se mettre à genoux devant lui? faut-il lire tout Saint-Paulin? vous n’avez qu’à dire ; rien ne me sera difficile. Je suis avec beaucoup de respect , etc.