XII. — À M. dk Maucroix
29 avril <695.
Les choses hors de vraisemblance qu’on m’a dites de M. de La Fontaine sont à peu près celles que vous avez devinées; je veux dire que ce sont ces haires, ces cilices et ces disciplines dont on m’a assuré qu’il affligeoit fréquemment son corps , et qui m’ont paru d’autant plus incroyables de notre défunt ami , que jamais rien, à mon avis, ne fut plus éloigné de son caractère que ces mortifications. Mais quoil la grâce de Dieu ne se borne pas à des changemens ordinaires, et c’est quelquefois de véritables métamorphoses qu’elle fait. Elle ne parolt pas s’être répandue de la
t. François de Maucroix, né en <8t9 à Nojon, ami intime de La Fontaine, se fit avocat, puis ecclésiastique, et devint chanoine de Reims, ville où il mourut en t708. Il a traduit des ouvrages de Platon, de Démosihène , de Cicéron.
même sorte sur le pauvre M. Cassandre, qui est mort tel qu’il a vécu , c’est à savoir très-misanthrope , et non-seulement haïssant les hommes, mais ayant même assez de peine à se réconcilier avec Dieu , à qui , disoit il . si le rapport qu'on m’a fait est véritable , il n’avoit nulle obligation. Qui eût cru que. de ces deux hommes, c’étoit M. de La Fontaine qui étoit le vase d’élection? Voilà, monsieur , de quoi augmenter les réflexions sages et chrétiennes que vous me faites dans votre lettre , et qui me paraissent partir d’un cœur sincèrement persuadé de ce qu’il dit.
Pour venir à vos ouvrages, j’ai déjà commencé à conférer le dialogue des orateurs avec le latin. Ce que j’en ai vu me parait extrêmement bien. La langue y est parfaitement écrite. Il n’y a rien de gêné , et tout y parait libre et original. Il y a pourtant des endroits où je ne conviens pas du sens que vous avez suivi. J'en ai marqué quelques-uns avec du crayon, et vous y trouverez ces marques quand on vous les renverra. Si j’ai le temps, je vous expliquerai mes objections ; car je doute sans cela que vous les puissiez bien comprendre. En voici une que par avance je vais vous écrire , parce qu’elle me paraît plus de conséquence que les autres. C’est à la page 6 de votre manuscrit, où vous traduisez : « Mini- « mum inter tôt ac tanta locum obtinent imagines ac tituli et sta- « tuæ, quæ neque ipsa tamen negliguntur. » — « Au prix de ces talens si estimables , qu'est-ce que la noblesse et la naissance , qui pourtant ne sont pas méprisées? » Il ne s’agit point, à mon sens, dans cet endroit, de la noblesse ni de la naissance, mais des images , des inscriptions et des statues qu’on faisoit faire souvent à l’honneur des orateurs, et qu’on leur envoyoit chez eux. Juvénal parle d’un avocat de son temps qui prenoit beaucoup plus d’argent que les autres , à cause qu’il en avoit une équestre1. Sans rapporter ici toutes les preuves que je vous pourrais alléguer, Maternus lui-même, dans votre dialogue, fait entendre clairement la même chose lorsqu'il dit que « ces statues et ces images se sont emparées malgré lui de sa maison. » — « Æra et ima- « gines quæ , etiam me nolente , in domum meam irruperunt. » Excusez, monsieur, la liberté que je prends de vous dire si sincèrement mon avis. Mais ce serait dommage qu’un aussi bel ouvrage que le vôtre eût de ces taches où les savans s’arrêtent , et qui pourraient donner occasion de le ravaler. Et puis vous m’avez donné tout pouvoir de vous dire mon sentiment.
Je suis bien aise que mon goût se rencontre si conforme au vôtre dans tout ce que je vous ai dit de nos auteurs , et je suis persuadé aussi bien que vous que M. Godeau* est un poète fort estimable. Il me semble pourtant qu’on peut dire de lui ce que
t. Juvénal, satire VU, vers 123-127.
â. Antoine Godcau , né à Dreux, en t80S, mort évêque de Vence en 1 672.
LETTRES DE BOILEAU
Longin dit d'Hypéride1, qu’il est toujours à jeun, et qu’il n’a rien qui remue ni qui échauffe; en un mot, qu’il n’a point cette force de style et cette vivacité d’expression qu’on cherche dans les ouvrages, et qui les font durer. Je ne sais point s’il passera à la postérité; mais il faudra pour cela qu’il ressuscite, puisqu’on peut dire qu’il est déjà mort , n’étant presque plus maintenant lu de personne. Il n’en est pas ainsi de Malherbe, qui croît de réputation à mesure qu’il s’éloigne de son siècle. La vérité est pourtant, et c’étoit le sentiment de notre cher ami Patru, que la nature ne l’avoit pas fait grand poète ; mais il corrige ce défaut par son esprit et par son travail : car personne n’a plus travaillé ses ouvrages que lui , comme il paroît assez par le petit nombre de pièces qu’il a faites. Notre langue veut être extrêmement travaillée. Racan avoit plus de génie que lui; mais il est plus négligé, et songe trop à le copier. Il excelle surtout, à mon avis, à dire les petites choses ; et c’est en quoi il ressemble mieux aux anciens, que j’admire surtout par cet endroit. Plus les choses sont sèches et malaisées à dire en vers , plus elles frappent quand elles sont dites noblement, et avec cette élégance qui fait proprement la poésie. Je me souviens que M. de La Fontaine m’a dit plus d’une fois que les deux vers de mes ouvrages qu’il estimoit davantage, c’étoit ceux où je loue le roi d’avoir établi la manufacture des points de France, à la place des points de Venise. Les voici; c’est dans la première épître à Sa Majesté.
Et nos voisins frustrés de ces tributs serviles
Que payoit à leur art le luxe de nos villes.
Virgile et Horace sont divins en cela, aussi bien qu’Homère. C’est tout le contraire de nos poètes, qui ne disent que des choses vagues, que d'autres ont déjà dites avant eux, et dont les expressions sont trouvées. Quand ils sortent de là , ils ne sauroient plus s’exprimer, et ils tombent dans une sécheresse qui est encore pire que leurs larcins. Pour moi , je ne sais pas si j’y ai réussi ; mais , quand je fais des vers , je songe toujours à dire ce qui ne s’est point encore dit dans notre langue.
C’est ce que j’ai principalement affecté dans une nouvelle épître , que j’ai faite à propos de toutes les critiques qu’on a imprimées contre ma dernière satire. J’y compte tout ce que j’ai fait depuis que je suis au monde; j’y rapporte mes défauts, mon âge, mes inclinations, mes mœurs; j'y dis de quel père et de quelle mère je suis né; j’y marque les degrés de ma fortune, comment j’ai été à la cour, comment j’en suis sorti, les incommodités qui me sont survenues, les ouvrages que j’ai faits. Ce sont bien de petites choses dites en assez peu de mots , puisque la pièce n’a pas plus de cent trente vers. Elle n’a pas encore vu le jour, et je ne'
J. Traité du Sublime, cbap. xxvia. — 2. ÉpUre X.
l’ai pas même encore écrite; mais il me parott que tous ceux à qui je l’ai récitée en sont aussi frappés que d'aucun autre de mes ouvrages. Croiriez-vous, monsieur, qu’un des endroits où ils se récrient le plus, c’est un endroit qui ne dit autre chose, sinon qu’aujourd’hui que j’ai cinquante-sept ans 1 2 , je ne dois plus prétendre à l’approbation publique? Cela est dit en quatre vers, que je veux bien vous écrire ici, afin que vous me mandiez si vous les approuvez :
Mais aujourd'hui qu’enfin la vieillesse venue ,
Sous mes faux cheveux blonds déjà toute chenue,
A jeté sur ma tète avec ses doigts pesans Onze lustres complets surchargés de deux ans.
Il me semble que la perruque est assez heureusement frondée dans ces quatre vers. Mais, monsieur, à propos des petites choses qu’on doit dire en vers, il me paroît qu’en voilà beaucoup que je vous dis en prose , et que le plaisir que j’ai à vous parler de moi me fait assez mal à propos oublier à vous parler de vous. J’espère que vous excuserez un poète nouvellement délivré d’un ouvrage. 11 n’est pas possible qu’il s’empêche d’en parler, soit à droit , soit à tort.
Je reviens aux pièces que vous m’avez mises entre les mains. Il n’y en a pas une qui ne soit très-digne d’être imprimée. Je n’ai point vu les traductions des traités de la Vieillesse et de l’Amitié, qu’a faites aussi bien que vous le dévot dont vous vous plaignez’ ; tout ce que je sais , c’est qu’il a eu la hardiesse , pour ne pas dire l’impudence , de retraduire les Confessions de saint Augustin après messieurs de Port- Royal: et qu’étant autrefois leur humble et rampant écolier, il s’étoit tout à coup voulu ériger en maître. Il a fait une préface au-devant de sa traduction des Sermons de saint Augustin, qui, quoique assez bien écrite, est un chef-d’œuvre d’impertinence et de mauvais sens. M. Arnauld, un peu avant que de mourir, a fait contre cette préface une dissertation qui est imprimée. Je ne sais si on vous l’a envoyée; mais je suis sûr que si vous l’avez lue , vous convenez avec moi qu’il ne s’est rien fait en notre langue de plus beau ni de plus fort sur les matières de rhétorique. C’est ainsi que toute la cour et toute la ville en ont jugé, et jamais ouvrage n’a été mieux réfuté que la préface du dévot. Tout le monde voudroit qu’il fût en vie, pour voir ce qu’il diroit en se voyant si bien foudroyé. Cette dissertation est le pénultième ouvrage de M. Arnauld ; et j’ai l’honneur que c’est par mes louanges que ce grand personnage a fini, puisque la lettre qu’il a écrite sur mon sujet à M. Perrault est son dernier écrit. Vous sa-