‹ Œuvres complètes de BoileauChapitre 353 sur 492 · Épigramme XXIX · texte numérisé non relu

Épigramme XXIX

ans , et qui sont en si grand nombre qu’on pourroit faire un petit volume de la seule liste de leurs écrits ! Mais pour ne nous arrêter ici qu’aux seuls auteurs qui nous touchent vous et moi de plus près, je veux dire aux poètes, quelle gloire ne s’y sont point acquise les Malherbe , les Racan , les Maynard 1 Avec quels battemens de mains n’y a-t-on point reçu les ouvrages de Voiture, de Sarasin et de La Fontaine 1 Quels honneurs n’a-t-on point, pour ainsi dire, rendus à M. de Corneille et à M. Racine I Et qui est-ce qui n’a.point admiré les comédies de Molière? Vous-même, monsieur, pouvez-vous vous plaindre qu’on n’y ait pas rendu justice à votre Dialogue de l'amour et de l'amitié , à votre poème sur la Peinture, à votre épître sur M. de La Quintinie, et à tant d’autres excellentes pièces de votre façon ? On n'y a pas véritablement fort estimé nos poèmes héroïques; mais a-t-on eu tort? et ne confessez-vous pas vous-même, en quelque endroit de vos Parallèles , que le meilleur de ces poèmes est si dur et si forcé qu’il n’est pas possible de le lire ?

Quel est donc le motif qui vous a tant fait crier contre les anciens? Est-ce la peur qu’on ne se gâtât en les imitant? Mais pouvez-vous nier que ce ne soit au contraire à cette imitation-là même que nos plus grands poètes sont redevables du succès de leurs écrits ? Pouvez -vous nier que ce ne soit dans Tite Live , dans Dion Cassius , dans Plutarque , dans Lucain et dans Senèque , que M. de Corneille a pris ses plus beaux traits, a puisé ces grandes idées qui lui ont fait inventer un nouveau genre de tragédie inconnu à Aristote? Car c’est sur ce pied, à mon avis, qu’on doit regarder quantité de ses plus belles pièces de théâtre, où, se mettant au-dessus des règles de ce philosophe, il n’a point songé , comme les poètes de l’ancienne tragédie , à émouvoir la pitié et la terreur , mais à exciter dans l’âme des spectateurs , par la sublimité des pensées et par la beauté des sentimens , une certaine admiration , dont plusieurs personnes , et les jeunes gens surtout , s’accommodent souvent beaucoup mieux que des véritables passions tragiques. Enfin , monsieur , pour finir cette période un peu longue, et pour ne me point écarter de mon sujet, pouvez-vous ne pas convenir que ce sont Sophocle et Euripide qui ont formé M. Racine ? Pouvez- vous ne pas avouer que c’est dans Plaute et dans Tèrence que Molière a appris les plus grandes finesses de son art?

D’où a pu donc venir votre chaleur contre les anciens ? Je commence , si je ne m’abuse , à l’apercevoir. Vous avez vraisemblablement rencontré il y a longtemps dans le monde quelques-uns de ces faux savans , tels que le président de vos dialogues , qui ne s’étudient qu’à enrichir leur mémoire, et qui n’ayant d’ailleurs ni esprit, ni jugement, ni goût, n’estiment les anciens que parce qu’ils sont anciens , ne pensent pas que la raison puisse parler une autre langue que la grecque ou la latine; et condamnent

LETTRES DE BOILEAU

d’abord tout ouvrage en langue vulgaire , sur ce fondement seul qu’il est en langue vulgaire. Ces ridicules admirateurs de l’antiquité vous ont révolté contre tout ce que l’antiquité a de plus merveilleux. Vous n’avez pu vous résoudre d’être du sentiment de gens si déraisonnables , dans la chose même où ils avoient raison. Voilà, selon toutes les apparences, ce qui vous a fait faire vos Parallèles. Vous vous êtes persuadé qu'avec l’esprit que vous avez et que ces gens- là n’ont point, avec quelques argumens spécieux , vous déconcerteriez aisément la vaine habileté de ces foibles antagonistes ; et vous y avez si bien réussi , que , si je ne me fusse mis de la partie , le champ de bataille , s’il faut ainsi parler , vous demeuroit ; ces faux savans n’ayant pu , et les vrais savans , par une hauteur un peu trop affectée , n’ayant pas daigné vous répondre. Permettez-moi cependant de vous faire ressouvenir que ce n’est point à l’approbation des faux ni des vrais savans que les grands écrivains de l’antiquité doivent leur gloire , mais à la constante et unanime admiration de ce qu’il y a eu dans tous les siècles d’hommes sensés et délicats , entre lesquels on compte plus d’un Alexandre et plus d’un César. Permettez-moi de vous représenter qu’aujourd’hui même encore ce ne sont point , comme vous vous le figurez, les Schrevelius 1 , les Peraredus1 , les Menagius , ni , pour me servir des termes de Molière , les savans en us , qui goûtent davantage Homère, Horace, Cicéron, Virgile. Ceux que j’ai toujours vus le plus frappés de la lecture des écrits de ces grands personnages , ce sont des esprits du premier ordre , ce sont des hommes de la plus haute élévation. Que s’il falloit nécessairement vous en citer ici quelques-uns , je vous étonnerois peut-être par les noms illustres que je mettrois sur le papier ; et vous y trouveriez non-seulement des Lamoignon , des Daguesseau , des Troisville*, mais des Condé, des Conti et des Turenne4.

Ne pourroit-on point donc, monsieur, aussi galant homme que vous l'êtes, vous réunir de sentimens avec tant de si galans hommes? Oui, sans doute, on le peut; et nous ne sommes pas même, vous et moi, si éloignés d’opinion que vous pensez. En effet, qu’est-ce que vous avez voulu établir par tant de poèmes, de dialogues et de dissertations sur les anciens et sur les modernes? Je ne sais si j’ai bien pris votre pensée; mais la voici , ce me semble. Votre dessein est de montrer que pour la connaissance surtout des beaux-arts, et pour le mérite des belles-lettres, notre siècle, ou, pour mieux parler, le siècle de

1. Corn. Schrevelius, Hollandois, mort en 1667, auteur d’un dictionnaire grec estimé et de plusieurs éditions assez médiocres.

2. Jean de Peyrarède, auteur gascon, qui a terminé les vers laissés Inachevés par Virgile.

3. Henri-Joseph de Peyre, comte de Troisvifle on Tréville, janséniste célèbre.

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