‹ Œuvres complètes de BoileauChapitre 354 sur 492 · Louis de La Tour, neveu du maréchal de Turenne · texte numérisé non relu

Louis de La Tour, neveu du maréchal de Turenne

Louis le Grand, est non-seulement comparable, mais supérieur à tous les plus fameux siècles de l’antiquité, et même au siècle d’Auguste.- Yous allez donc être bien étonné , quand je vous dirai que je suis sur cela entièrement de votre avis, et que même, si mes infirmités et mes emplois m’en laissoient le loisir, je m’offrirois volontiers de prouver , comme vous , cette proposition la plume à la main. A la vérité, j’emploierois beaucoup d’autres raisons que les vôtres , car chacun a sa manière de raisonner ; et je prendrois des précautions et des mesures que vous n’avez point prises.

Je n’opposerois donc pas, comme vous avez fait, notre nation et notre siècle seuls à toutes les autres nations et à tous les autres siècles joints ensemble. L’entreprise, à mon sens, n’est pas soutenable. J’examinerois chaque nation et chaque siècle l'un après l’autre ; et après avoir mûrement pesé en quoi ils sont audessus de nous, et en quoi nous les surpassons, je suis fort trompé, si je ne prouvois invinciblement que l’avantage est de notre côté.

Ainsi , quand je viendrois au siècle d’Auguste , je commencerais par avouer sincèrement que nous n’avons point de poètes héroïques ni d’orateurs que nous puissions comparer aux Virgile et aux Cicéron; je conviendrois que nos plus habiles historiens sont petits devant les Tite Live et les Salluste ; je passerois condamnation sur la satire et sur l’élégie, quoiqu'il y ait des satires de Regnier admirables , et des élégies de Voiture , de Sarasin , de la comtesse de La Suze 1 , d’un agrément infini. Mais en même temps je ferois voir que pour la tragédie , nous sommes beaucoup supérieurs aux Latins, qui ne sauroient opposer à tant d’excellentes pièces tragiques que nous avons en notre langue, que quelques déclamations plus pompeuses que raisonnables d’un prétendu Sénèque , et un peu de bruit qu’ont fait en leur temps le Thyeste de Varius et la Médit d’Ovide. Je ferois voir que, bien loin qu’ils aient eu dans ce siècle-là des poètes comiques meilleurs que les nôtres, ils n’en ont pas eu un seul dont le nom ait mérité qu’on s’en souvînt, les Plaute, les Cécilius et les Térence étant morts dans le siècle précédent. Je montrerais que si pour l’ode nous n’avons point d’auteurs si parfaits qu’Horace, qui est leur seul poète lyrique , nous en avons néanmoins un assez grand nombre qui ne lui sont guère inférieurs en délicatesse de langue et en justesse d’expression , et dont tous les ouvrages mis ensemble ne feraient peut-être pas dans la balance un poids de mérite moins considérable que les cinq livres d’odes qui nous restent de ce grand poète. Je montrerais qu’il y a des genres de poésie, où non-seulement les Latins ne nous ont point surpassés ,

I. Henriette Colignj, comtesse de La Suze, née à Paris en <8*8, morte en 4678.

LETTRES DE BOILEAU

mais qu’ils n’ont pas même connus; comme, par exemple, ces poëmes en prose que nous appelons Romans, et dont nous avons chez nous des modèles qu’on ne sauroit trop estimer, à la morale près qui y est fort vicieuse , et qui en rend la lecture dangereuse aux jeunes personnes.

Je soutiendrois hardiment qu’à prendre le siècle d’Auguste dans sa plus grande étendue, c’est-à-dire, depuis Cicéron jusqu’à Corneille Tacite , on ne sauroit pas trouver parmi les Latins un seul philosophe qu’on puisse mettre , pour la physique , en parallèle avec Descartes, ni même avec Gassendi. Je prouverois que pour le grand savoir et la multiplicité de connoissances, leurs Varron et leurs Pline, qui sont leurs plus doctes écrivains , paroitroient de médiocres savans devant nos Bignon 1 , nos Scaliger *, nos Saumaise, nos père Sirmond 5 et nos père Pétau4. Je triompherois avec vous du peu d’étendue de leurs lumières sur l'astronomie, sur la géographie et sur la navigation. Je les défierois de me citer, à l’exception du seul Vitruve, qui est même plutôt un bon docteur d’architecture qu’un excellent architecte; je les défierois, dis-je, de me nommer un seul habile architecte, un seul habile sculpteur, un seul habile peintre latin , ceux qui ont fait du bruit à Rome dans tous ces arts étant des Grecs d’Europe et d’Asie , qui venoient pratiquer chez les Latins des arts que les Latins , pour ainsi dire , ne connoissoient point; au lieu que toute la terre aujourd’hui est pleine de la réputation et des ouvrages de nos Poussin1, de nos Lebrun*, de nos Girardon et de nos Mansart. Je pourrais ajouter encore à cela beaucoup d’autres choses ; mais ce que j’ai dit est suffisant , je crois, pour vous faire entendre comment je me tirerais d’affaire à l’égard du siècle d’Auguste. Que si de la comparaison des gens de lettres et des illustres artisans, il falloit passer à celle des héros et des grands princes, peut-être en sortirois-je avec encore plus de succès. Je suis bien sûr au moins

t . Jérôme Bignon, né en 4 589, éditeur des Formule* de Marcuiphe , auteur d’un Traité de s antiquités romaines , d'une Description de la terre sainte, etc.

2. Jules-César Scaligcr, né près de Vérone en 4484, mort à Agen en 4 558, commentateur d’Aristote, de Théophraste, etc.; auteur d’un traité latin de l 'Art poétique, etc. — Joseph-Juste Scaliger, (Ils du précédent, éloit né à Agen en 1540; il est mort en 4809 à Leyde : il a commenté Varron, Sénèque, Ausone, et composé un très-savant traité de chronologie , etc.

3. Jacques Sirmond, jésuite et confesseur de Louis XIII, né à Riom en 4 559, a fait des notes sur les capitulaires, sur les conciles tenus en France , sur des écrivains ecclésiastiques.

4. Jésuite, né à Orléans en 4 583, mort â Paris en 4 852, auteur des livres intitulés. De doctrina temporum ; Rationarium temporum, etc.

5. Nicolas Poussin, né aux Andelys en 4 594, mort à Rome en 1865.

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