III. — Boileau a Racine
Auteuil, le 26 mai <687.
Je ne me suis point hâté de tous répondre, parce quejen’avois rien à vous mander que ce que je vous avois déjà écrit dans ma dernière lettre. Les choses sont changées depuis. J’ai quitté au bout de cinq semaines le lait d’ânesse, parce que non-seulement il ne me rendoit point la voix , mais qu’il commençoit à m’ôter la santé en me donnant des dégoûts et des espèces d’émotion tirant à fièvre. Tout ce que vous a dit M. Dodart est fort raisonnable, et je veux croire sur sa parole que tout ira bien : mais, entre nous , je doute que ni lui , ni personne connoisse bien ma maladie , ni mon tempérament. Quand je fus attaqué de la difficulté de respirer, il y a vingt-cinq ans, tous les médecins m'assuroient que cela s’en iroit , et se moquoient de moi quand je témoignois douter du contraire. Cependant cela ne s’est point en allé, et j’en fus encore hier incommodé considérablement. Je sens que cette difficulté de respirer est au môme endroit que ma difficulté de parler, et que c’est un poids fort extérieur que j’ai sur la poitrine, qui les cause l’une et l’autre. Dieu veuille qu’elles n’aient pas fait une société inséparable I Je ne vois que des gens qui prétendent avoir eu le même mal que moi , et qui en ont été guéris; mais , outre que je ne sais au fond s’ils disent vrai , ce sont pour la plupart des femmes ou des jeunes gens qui n’ont point de rapport avec un homme de cinquante ans : et d’ailleurs , si je suis original en quelque chose, c’est en infirmités, puisque mes maladies ne ressemblent jamais à celles des autres. Avec tout ce que je vous dis, je ne me couche point que je n’espère le lendemain m’éveiller avec une voix sonore ; et quelquefois même après mon réveil, je demeure longtemps sans parler, pour m’entretenir dans mon espérance. Ce qui est de vrai , c’est qu’il n’y a point de nuit que je ne recouvre la voix en songe ; mais je reconnois bien ensuite que tous les songes, quoi qu’en dise Homère, ne viennent pas de Jupiter, ou il faut que Jupiter soit un grand menteur. Cependant je mène une vie fort chagrine et fort peu propre aux conseils de M. Dodart, d’autant plus que je n’oserois m’appliquer fortement à aucune chose , et qu’il ne me sort rien du cerveau qui ne me tombe sur la poitrine et qui ne me ruine encore plus la voix. Je suis bien aise que votre mal de gorge vous laisse au moins plus de liberté , et ne vous empêche pas de contempler les merveilles qui se font à Luxembourg. Vous avez raison d’estimer comme vous faites M. de Vauban. C’est un des hommes de notre siècle , à mon avis , qui a le plus prodigieux mérite ; et pour vous dire en un mot ce que je pense de lui , je crois qu’il y a plus d’un maréchal de France qui, quand il le rencontre, rougit
CORRESPONDANCE
de se voir maréchal de France. Vous avez fait une grande acquisition en l’amitié de M. d’Espagne; et c’est ce qui me fait encore plus déplorer la perte de ma voix , puisque c’est vraisemblablement ce qui m’a fait manquer cette acquisition. J’écris à M. de Flamarens. Je veux croire que notre cher Félix est le plus malade de nous trois ; mais , si ce que vous me mandez est véritable , l’affliction qu’il en a est une affliction à la Puimorine 1 , je veux dire fort dévorante, et qui ne lui a pas fait perdre la mémoire des soles et des longes de veau. Faites-lui bien mes baisemains , aussi bien qu’à M. de Termes , à M. de Niert et à M. Moreau. Adieu , mon cher mousieur; aimez-moi toujours et croyez que je vous rendrai bien la pareille.
Bourbon, le 21 juillet 4887.
Depuis ma dernière lettre j’ai été saigné, purgé, etc. Il ne me manque plus aucune des formalités prétendues nécessaires pour prendre les eaux. La médecine que j’ai prise aujourd’hui m’a fait, à ce qu’on dit, tous les biens du monde; car elle m’a fait tomber quatre ou cinq fois en foiblesse, et m’a mis en tel état qu’à peine je me puis soutenir. C’est demain que se doit commencer le grand chef-d'œuvre , je veux dire que demain je dois commencer à prendre des eaux. M. Bourdier , mon médecin , me remplit toujours de grandes espérances; il n’est pas de l'avis de M. Fagon pour le bain , et cite même des exemples de gens non-seulement qui n’ont pas recouvré la voix, mais qui l’ont même perdue pour s’être baignés : du reste, on ne peut pas faire plus d’estime de M. Fagon qu’il en fait, et il le regarde comme l’Esculape de ce temps. J’ai fait connoissance avec deux ou trois malades, qui valent bien des gens en santé. J’en ai trouvé un même avec qui j’ai étudié autrefois, et qui est fort galant homme. Ce ne sera pas une petite affaire pour moi que la prise des eaux, qui sont, dit-on, fort endormantes , et avec lesquelles néanmoins il faut absolument s’empêcher de dormir : ce sera un noviciat terrible; mais que ne fait-on pas pour avoir de quoi contredire M. Charpentier3?
Je n’ai point encore eu de temps pour me remettre à l’étude, parce que j’ai été assez occupé des remèdes, pendant lesquels on m’a défendu surtout l’application : les eaux, dit-on, me donneront plus de loisir; et pourvu que je ne m’endorme point, on me laisse toute liberté de lire , et même de composer. Il y a ici un trésorier de la Sainte-Chapelle, grand ami de M. de Lamoignon, qui me vient voir souvent : il est homme de beaucoup d’esprit ;
4 . Boileau de Puimorin, frère du poêle, « éloit profès de l’ordre des Coteaux. »
2. Académicien, contre lequel Boileau disputoil souvent à l’Académie.
et s’il n’a pas la main si prompte à répandre les bénédictions que le fameux M. de Coutances ', il a en récompense beaucoup plus de lettres et beaucoup plus de solidité. Je suis toujours fort affligé de ne vous point voir; mais franchement le séjour de Bourbon ne m’a point paru, jusqu’à présent, si horrible que je me l’étois imaginé; j’ai un jardin pour me promener; et je m’étois préparé à une si grande inquiétude , que je n’en ai pas la moitié de ce que j’en croyois avoir. Celui qui doit porter cette lettre à Moulins me presse fort : c’est ce qui fait que je me hâte de vous dire que je n’ai jamais mieux conçu combien je vous aime que depuis notre triste séparation. Mes recommandations au cher M. Félix; et je vous supplie , quand même je l'aurois oublié dans quelqu’une de mes lettres , de supposer toujours que je vous ai parlé de lui , parce que mon cœur l’a fait, si ma main ne l'a pas écrit. Je vous embrasse de tout mon cœur.