‹ Œuvres complètes de BoileauChapitre 382 sur 492 · V. — Racihe a Boileau · texte numérisé non relu

V. — Racihe a Boileau

Paria, 25 juillet 1687.

Je commençois à m’ennuyer beaucoup de ne point recevoir de vos nouvelles, et je ne savois même que répondre à quantité de gens qui m’en demandoient. Le roi, il y a trois jours me demanda à son dîner comment alloit votre extinction de voix : je lui dis que vous étiez à Bourbon. Monsieur prit aussitôt la parole, et me fit là-dessus force questions, aussi bien que Madame1, et vous fîtes l’entretien de plus de la moitié du dîner. Je me trouvai le lendemain sur le chemin de M. de Louvois, qui me parla aussi de vous , mais avec beaucoup de bonté , et me disant en propres mots qu’il étoit très-fâché que cela durât si longtemps. Je ne vous dis rien de mille autres qui me parlent tous les jours de vous; et, quoique j’espère que vous retrouverez bientôt votre voix tout entière, vous n’en aurez jamais assez pour suffire à tous les remercîmens que vous aurez à faire.

Je me suis laissé débaucher par M. Félix, pour aller demain avec le roi à Maintenon ; c’est un voyage vde quatre jours. M. de Termes nous mène dans son carrosse; et j’ai aussi débauché M. Hessein pour faire le quatrième. Il se plaint toujours beaucoup de ses vapeurs, et je vois bien qu’il espèTe se soulager par quelque dispute de longue haleine : mais je ne suis guère en état de lui donner contentement, me trouvant toujours assez incommodé de ma gorge dès que j’ai parlé un peu de suite. Cela va pourtant mieux que quand vous êtes parti ; mais je ne suis pas encore hors d’affaire : ce qui m’embarrasse, c’est que M. Fagon, et plusieurs autres médecins très-habiles, m’avoient ordonné, comme

t. Claude Auvry, ancien évêque de Coutances, trésorier de la Sainte- Chapelle. Voy. Le Lutrin , citant I, vers I.

2, Mère du régent.

CORRESPONDANCE

vous savez , de boire beaucoup d'eau de Sainte-Reine , et des tisanes de chicorée : et j’ai trouvé chez M. Nicole un médecin qui me paroît fort sensé, qui m’a dit qu’il connoissoit mon mal à fond; qu’il en a guéri plusieurs gens en sa vie, et que je ne guérirois jamais tant que je boirois de l’eau ou de la tisane; que le seul moyen de sortir d'affaire étoit de ne boire que pour la seule nécessité, et tout au plus pour détremper les alimens dans l’estomac. Il a appuyé cela de quelques raisonnemens qui m’ont paru assez solides. Ce qui est arrivé de là , c’est que présentement je n’exécute ni son ordonnance ni celle de M. Fagon : je ne me noie plus d’eau comme je faisois, je bois à ma soif, et vous jugez bien que par le temps qu’il fait on a toujours assez soif, c’est-à-dire, à vous parler franchement , que je me suis remis dans*mon train de vie ordinaire, et je m’en trouve assez bien. Le même médecin m’a assuré que si les eaux de Bourbon ne vous guérissoient pas, il vous guériroit infailliblement. Il m’a cité l’exemple d’un chantre de Notre-Dame (je crois que c’étoit une basse) à qui un rhume avoit fait perdre entièrement la voix depuis six mois , et il étoit sur le point de se retirer : le médecin que je vous dis l’entreprit , et avec une tisane d'une herbe qu’on appelle, je crois, erytimum , il le tira d’affaire en trois semaines; en telle sorte que non-seulement il parle , mais il chante très-bien , et a la voix aussi forte qu’il l’ait jamais eue. Ce chantre a, dit-il, plus de quarante ans. J’ai conté la chose aux médecins de la cour; ils avouent que cette plante i’erysimum est très-bonne pour la poitrine; mais ils disent qu’ils ne lui croient pas la vertu que dit mon médecin. C’est le même qui a deviné le mal de M. Nicole ; il s’appelle M. Morin, et il est à Mlle de Guise. M. Fagon en fait un fort grand cas. J’espère que vous n’aurez pas besoin de lui; mais cela est toujours bon à savoir: et, si le malheur vouloit que vos eaux ne fissent pas tout l’effet que vous souhaitez , voilà encore une assez bonne consolation que je vous donne. Je ne vous manderai point cette fois-ci d’autres nouvelles que celles qui regardent votre santé et la mienne. Je vous dirai seulement que j’ai encore mes deux chevaux sur la litière. J’ai, etc.

Suscriplion : A M. Despréaux, chez M. Prévôt, chirurgien à Bourbon.

Bourbon, le 29 juillet 1687.

Votre lettre m’a tiré d’un fort grand embarras; car je doutois que vous eussiez reçu celle que je vous avois écrite, et dont la réponse est arrivée fort tard à Bourbon. Si la perte de ma voix ne m’avoit fort guéri de la vanité , j’aurois été très-sensible à tout ce que vous m’avez mandé de l’honneur que m’a fait le plus grand prince de la terre , en vous demandant des nouvelles de ma santé : mais l’impuissance où ma maladie me met de répondre par mon

travail à toutes les bontés qu’il me témoigne, me fait un sujet de chagrin de ce qui devroit faire toute ma joie. Les eaux jusqu’ici m’ont fait un fort grand bien, suivant toutes les règles, puisque je les rends de'reste, et qu’elles m’ont, pour ainsi dire, tout fait sortir du corps , excepté la maladie pour laquelle je les prends. M. Bourdier, mon médecin, soutient pourtant que j'ai la voix plus forte que quand je suis arrivé; et M. Baudière, mon apothicaire, qui est encore meilleur juge que lui, puisqu’il est sourd, prétend aussi la même chose; mais, pour moi, je suis persuadé qu’ils me flattent, ou plutôt qu’ils se flattent eux-mêmes; et, à ce que je puis reconnoître en moi , je tiens que les eaux me soulageront plutôt la difficulté de respirer que la difficulté de parler. Quoi qu’il en soit, j’irai jusqu’au bout, et je ne donnerai pas occasion à M. ïagon et à M. Félix de dire que je me suis impatienté. Au pis aller, nous essayerons cet hiver Yerysimum : mon médecin et mon apothicaire , à qui j’ai montré l’endroit de votre lettre où vous parlez de cette plante, ont témoigné tous deux en faire grand cas; mais M. Bourdier prétend qu’elle ne peut rendre la voix qu’à des gens qui ont le gosier attaqué, et non pas à un homme comme moi , qui a tous les muscles de la poitrine embarrassés. Peut-être que , si j’avois le gosier malade , prétendroit-il que Yerysimum ne sauroit guérir que ceux qui ont la poitrine attaquée. Le bon de l’affaire est qu’il persiste toujours dans la pensée que les eaux de Bourbon me rendront bientôt la voix : si cela arrive , ce sera à moi , mon cher monsieur , à vous consoler , puisque , de la manière dont vous me parlez de votre mal de gorge, je doute qu’il puisse être guéri sitôt, surtout si vous vous engagez en de longs voyages avec M. Hessein. Maislaissezmoi faire , si la voix me revient , j'espère de vous soulager dans les disputes que vous aurez avec lui , sauf à la perdre encore une seconde fois pour vous rendre cet office. Je vous prie pourtant de lui faire bien des amitiés de ma part, et de lui faire entendre que ses contradictions me seront toujours beaucoup plus agréables que les complaisances et les applaudissemens fades des amateurs de beaux esprits. Il s’est trouvé ici parmi les capucins un de ces amateurs , qui a fait des vers à ma louange. J’admire ce que c’est que des hommes. Vanitas , et omnia ranitas'. Cette sentence ne m’a jamais paru si vraie qu’en fréquentant ces bons et crasseux pères. Je suis bien fiché que vous ne soyez point encore habitué à Auteuil , où

Ipsi te fontes, ipsa hæc arbusta vocabant ’,

c’est-à-dire , où- mes deux puits et mes abricotiers vous appeloient.

Vous faites très -bien d’aller à Maintenon avec une compa-

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